LE POIDS MYSTÉRIEUX DE L'ORTHODOXIE

LE POIDS MYSTÉRIEUX DE L'ORTHODOXIE

Par Julia KRISTEVA

    Vu l'importance des événements des Balkans qui viennent d'entrer dans une nouvelle phase, étant donné aussi  l'attachement de beaucoup de personnes de cette partie de l'Europe à la religion orthodoxe, nous reprenons l'article que notre rédactrice en Chef, Julia KRISTEVA,  a consacré à ces problèmes dans le  Monde du 18/19 avril 1999.
La Rédaction

    J'ai eu la chance, grâce à mon père, de connaître et d'éprouver la force de résistance qui sommeille dans la foi orthodoxe. Je ne porterai donc pas de jugement de valeur ni ne vanterai les "excellences"  de telle branche chrétienne contre les "insuffisances" de telle autre. Mais j'essaierai de dire comment m'apparaissent les richesses et les limites de la subjectivité telle que l'orthodoxie l'a façonnée. Et de m'interroger sur ses capacités - ou non - à affronter la crise morale qui secoue aujourd'hui les Balkans, et  l'Europe avec eux.
    L'image des Serbes narguant l'Occident et qui s'offrent en cibles expiatoires à la place de leur dictateur est, à côté de l'exode massif des Kosovars, l'énigme majeure qui bouleverse l'opinion, car elle inflige au cœur de l'Europe une division qui n'est pas près de se cicatriser: "eux" là-bas et "nous" ici.
    Nous voilà confrontés à la différence de cultures, si ce n'est à un abîme entre elles, que notre universalisme pressé aurait préféré ignorer. Cette incompréhension entre deux confluents de la civilisation européenne n'est pas seulement le produit d'un communisme qui n'en finit pas de se décomposer - celui de l'ex-Yougoslavie n'en étant d'ailleurs pas la version la plus fermée. Elle hérite de l'histoire balkanique et des séquelles de cinq siècles d'occupation ottomane.
    On aurait tort de négliger, cependant, que la divergence entre "eux" et "nous" est aussi la conséquence d'un "état d'esprit", d'une "manière d'être" des hommes et des femmes qui se constituent à travers l'histoire et pour lesquels l'expérience religieuse des générations antérieures joue un rôle important.
    Il nous manque une anthropologie religieuse pour mieux cerner ces humeurs humiliées, ces fiertés blessées, ce "pliage" des individus sous l'unité salvatrice de la "grande nation serbe" comme seul recours identitaire. Mais aussi les réactions des Kosovars et des Albanais musulmans, qu'on a vite fait de ranger dans la seule catégorie des victimes.
    Si nous devons penser dès maintenant à l'«après-guerre», la difficulté du voisinage entre Albanais, Kosovars et Serbes n'est pas la seule qui nous interpelle. Plus sournoise, autrement insoluble, me paraît être une autre question: comment reconstituer l'unité européenne par-delà la rupture entre les peuples orthodoxes et les autres peuples de la communauté européenne? Car c'est bien pour conserver ces "monastères qui sont le berceau de notre civilisation" que s'accrochent au Kosovo aussi bien les manifestants des ponts de Belgrade que la cynique propagande du régime lui-même.
    Le patriarche de Moscou appelle à la solidarité orthodoxe; celui de Belgrade est supposé désapprouver l'épuration ethnique, mais il se tait. Les orthodoxes disséminés dans le monde entier sont troublés, ce qui ne les empêche pas de vibrer pour leurs "frères serbes". Il ne semble pas y avoir de dissidents de Milosevic en Serbie, tandis qu'on en trouve en Algérie, en Iran, en Irak.
    Il restera à apprécier quels sont les bénéfices que ces hommes et ces femmes ont pu trouver dans leur foi nationale-orthodoxe, au point de confondre le régime de Milosevic avec elle. Mais aussi quels obstacles cette foi oppose à leur entrée souhaitée et souhaitable dans la communauté européenne. L'athéisme communiste a-t-il vraiment transformé, sinon aboli, la nature psychique de l'homme religieux orthodoxe? Ou l'a-t-il reconduite sous une forme larvée mais non moins opérante?
    Vu sous cet angle, le drame du Kosovo fait apparaître une division de l'Europe qui remonte au Grand Schisme de 1054 entre Byzance et Rome, entre l'orthodoxie et le catholicisme. Bien que les signes ostensibles de la religion ne soient pas toujours exhibés, la guerre entre Serbes et Kosovars est une guerre sourdement religieuse, et d'autant plus ravageante que les soubassements religieux sont vécus comme une évidence indiscutable. Une laïcité de surface, qui a absorbé la religion sous-jacente sans se l'avouer, signe l'échec même de la sécularisation. Par-delà les indiscutables différences nationales et historiques, le "problème serbe" risque de se révéler à une échelle plus vaste comme celui des peuples orthodoxes dans leur ensemble.
    Les cinquante années de communisme qui sont passées sur ce fond religieux l'ont davantage refoulé que démantelé, et il n'est pas aisé d'apprécier ce qui reste aujourd'hui de la foi orthodoxe. Nombre d'observateurs remarquent que, malgré une désaffection apparente, les traditions religieuses restent vivaces, et qu'elles s'intensifient en temps de crise ou de guerre. Elles influencent - de manière souterraine, inconsciente - le mode de vie, les coutumes, les mentalités et les attitudes décisives des personnes dans l'organisation politique et économique de leur société. Lorsque les dogmes du communisme imposés par la violence cèdent, se remettent aussitôt en place des routines de conduite, sortes de "spontanéités" programmées par les traditions familiales.
    Ma souffrance est due à l'impression de désarroi profond que me laissent les peuples slaves orthodoxes d'être libérés - mais de ne pas être libres pour autant. Je ne pense pas qu'il existe une "psychologie populaire" globale, car je crois profondément à la singularité des individus; et je n'assigne pas non plus à la religion la force d'un déterminant unique des comportements, d'autant que je n'ignore pas combien son rôle est incertain dans les régions imprégnées de folklore et de paganisme comme les Balkans, et combien le désintérêt apparent des jeunes générations est grand à son égard.
    Il n'en reste pas moins que, parmi d'autres facteurs de socialisation, la conception de la personne élaborée par la religion - façonnée par l'Histoire et la façonnant à son tour - laisse son empreinte sur tous, et qu'à notre insu elle influence nos psychismes et nos comportements. Les peuples  qui souhaitent s'intégrer demain dans une Europe élargie se renvoient les uns aux autres leur conception spécifique et sous-jacente de l'individu, sous la forme de conflits qui se présentent (au pire) comme des guerres de religions ou (au mieux!) comme des pesanteurs, des incompatibilités insurmontables.
    Prenons, par exemple, une date symbolique - 1793 - afin de mesurer ce que nous ressentons aujourd'hui comme une incompréhension entre "eux" et "nous".
    En 1793, la Terreur ensanglante la liberté que la Révolution française vient tout juste de proclamer en 1789. Au moment même où la liberté s'affirme dans la trilogie républicaine - Liberté-Égalité-Fraternité -, en son nom on assassine ses ennemis.
    En 1781, Kant a publié sa Critique de la raison pure, qu'il complétera par la Critique de la raison pratique en 1788, et qui contient la plus lucide méditation sur l'essence libertaire du soi humain, défini comme une âme libre dotée d'une volonté autonome, d'une capacité à commencer.
    En cette même année 1793, le moine russe Païssi Velitchkovski traduit du grec une compilation de prières dite "Philocalie" ("Prière du cœur") qui prône l'union intime de la spiritualité et du savoir. Connue en Grèce dès le XIe s., largement répandue pendant le XIVe s., cette tradition byzantine ("Silence et paix de l'union avec Dieu") invoque une certaine "liberté" du croyant, qui n'est qu'un silence du moi, un déplacement de l'intelligence et de la raison vers le cœur, entendu comme le pôle d'un infini irreprésentable et la source d'une intuition de la divinité ineffable.
    La lignée d'ascètes dits "startsy" s'en inspire: on se souvient du personnage de Zossima dans les Frères Karamazov, de Dostoïevski. En 1793, les peuples des Balkans sont encore sous l'occupation turque, et l'Église orthodoxe a deux têtes: Constantinople et Moscou. Mais, lorsqu'ils recouvreront l'indépendance politique, les sources communes de la foi orthodoxe, par-delà ses variantes, seront leur commun dénominateur.
    Kant et l'entendement d'un côté, et la "prière du cœur" de l'autre. On est tenté de voir, dans ces deux extrêmes choisis à dessin, une figure de l'abîme qui sépare deux conceptions du sujet et de la liberté: celle de l'orthodoxie, et celle de l'Occident, avec ses branches catholique et protestante. À moins qu'il n'y ait là une possibilité de dialogue entre deux pôles opposés mais complémentaires de la liberté.
    À la clarté volontaire de l'entendement, à son insistance sur le questionnement et la critique, qui va jusqu'à mettre en question non seulement la divinité, mais le lien social lui-même, s'oppose l'exaltation orthodoxe d'une intimité religieuse ineffable et de la communauté ecclésiale dans laquelle cette intimité s'épanouit. Son enthousiasme mystérieux et fervent, son élan d'osmose qu'on peut qualifier de "mystique" vont se transférer dans le mouvement nihiliste, dans les courants athéistes et communistes aussi. De telle sorte que ces idéologies apparemment libératrices et critiques se transforment en idéologies religieuses de fait, en ce sens qu'elles reposent sur l'appartenance affective non critique des sujets qui s'en réclament.
    Les tendances de l'orthodoxie à l'instrumentalisation politique, qui datent de bien avant le Grand Schisme de 1054, se retrouvent dans les diverses Églises nationales - russe, grecque, bulgare, serbe, etc. J'appelle "instrumentalisation" la dépendance ecclésiale  vis-à-vis du pouvoir politique, et qui a souvent dégénéré en effacement, quand ce n'est pas en pure soumission. Cette instrumentalisation s'enracine dans le principe byzantin selon lequel le patriarche tient son territoire d'un acte de droit séculier, donc déterminé par la conjoncture politique - tandis qu'à l'opposé Rome se prévaut d'un droit divin.
    Le basileus (l'empereur byzantin) se mêle des affaires de l'Église, il choisit le patriarche et, en échange, l'Église concourt à la stabilité sociale et à l'archaïsme de la religion. "Pour un chrétien, pas d'Église sans empereur": la phrase du patriarche prononcée au XIVe siècle  a une résonance extrême, quand on analyse les allégeances - voire les subordinations - politiques des Églises orthodoxes pendant le XXe s., et notamment sous le communisme.
    Cette interaction atteint son apogée dans l'identification de l'Église à la nation: porteuse des jeunes États slaves au Moyen Âge (qui stimulent en particulier l'invention de l'alphabet cyrillique par les frères Cyrille et Méthode au IXe s.), elle aboutit cependant à cette osmose entre foi et nationalisme dont la Serbie offre aujourd'hui un exemple dramatique.
    On pourrait négliger les effets réducteurs et explosifs de cet amalgame quant il s'agit d'apprécier dans les Balkans le rôle libérateur de l'Église orthodoxe, notamment durant le XIXe s., contre l'occupation turque. Au contraire, toutes les dangereuses latences d'intégrisme, que cette osmose entre foi et nationalisme recèle, ont été exhibées depuis dix ans dans la tragédie yougoslave, et elles risquent de se manifester ailleurs.
    Une écoute analytique pourrait cerner la dynamique psychique du sujet qui se constitue dans la Trinité orthodoxe, ainsi que ses conséquences pour les objets du désir et de la pensée (Olivier Clément à finement commenté son sens religieux, Alain Besançon en a avancé une interprétation psychanalytique). Le Saint-Esprit procède du Père par le Fils pour les orthodoxes  ("Père Filium"); le Saint-Esprit procède du Père et du Fils pour les catholiques ("Filioque"). Tandis que le "et" catholique met à égalité Père et Fils, préfigure l'autonomie et l'indépendance de la personne (celle du Fils, tout autant que celle du croyant) et ouvre la voie à l'individualisme et au personnalisme occidentaux, le "par" orthodoxe suggère une délicieuse mais pernicieuse annihilation du Fils et du croyant.
    Quand elle n'est pas tout simplement éliminée par l'adoration-féminisation du fils, la révolte ne peut s'exprimer  que brutalement par la destruction - puisque l'autorité divine incommensurable ne peut ni se discuter, ni se critiquer, ni se négocier. Le pathos destructeur m'apparaît comme une autre conséquence de ce lien irreprésentable et symbiotique Père/Fils. La patiente négativité du jugement se laisse alors submerger par l'affect rageur et anéantisseur du nihilisme, qui démolit l'ancienne norme pour ériger une valeur opposée, tout aussi absolument indiscutable et incritiquable.
    Tout en freinant l'individuation, l'orthodoxie a l'avantage de rendre possible l'expression de couches psychiques plus anciennes: celle du masochisme et de la dépression pré-œdipiens. De telles plongées ne peuvent que fasciner l'individu occidental  contemporain, lorsque s'écroule la séduction de l'érotisme - désormais banalisé et commercialisé -, dans une société de plus en plus permissive, ce qui favorise la résurgence de régions du psychisme que l'œdipe a trop vite et mal recouvertes. Personne n'ignore que la dimension catastrophique et, tout particulièrement, dépressive du psychisme, dont les racines sont antérieures à l'élaboration et à la libération œdipiennes, fait retour aujourd'hui: elle creuse une béance à proprement parler innommable dans notre "psyché" moderne, et gît au cœur de ces "nouvelles maladies de l'âme" que sont le passage à l'acte violent dans la délinquance, la toxicomanie, les psychosomatoses, etc. Dans ce contexte nouveau, "leurs" excès de dépressivité et "leur" expérience à "eux" reflètent de manière explicite, crue et cruelle, notre malaise à "nous".
    Une religion ne peut pas nous sauver. Encore moins son prétendu étouffement sous prétexte de laïcisation. Il serait historiquement juste de commencer par fédérer les divers courants du christianisme qui se partagent majoritairement la spiritualité en Europe. Tel est le devoir des Églises, mais aussi des intellectuels. Sur la base de cette fédération, difficile mais indispensable à constituer, il s'agirait d'entreprendre une reconstruction morale et subjective des pays ex-communistes orthodoxes. Alors seulement, à partir de leur tradition revisitée et rénovée, deviendrait possible un véritable travail laïque et critique, d'éducation et d'interrogation philosophique, accueillant des questionnements plus audacieux et débouchant sur une véritable sécularisation. Mais on ne peut pas créer une administration et une économie démocratiques, ni même écarter les latences de cet état de guerre qu'on appelle "balkanisation" et qui culmine dans l'abjection de l'exode kosovar, sans rebâtir une subjectivité libre. Les deux tâches, politique et spirituelle, sont parallèles.
    "Dieu est mort, tout est permis", clame le nihiliste dostoïevskien. Posons-nous la question de savoir si la structure du nihilisme n'est pas secrètement intrinsèque à la mystique orthodoxe: et si c'était parce que Dieu est irreprésentable et incontestable que tout est permis?
    "Eux" et "nous". Il semble urgent de dépasser les schismes en réévaluant les trésors et en détectant les impasses qui se trouvent des deux côtés. La transmutation des métaux chère aux alchimistes, ne devrait épargner personne, ni "eux" ni "nous".

Revue Périodique, No 5, 1999

LA VISITE DU PAPE EN BULGARIE

LA VISITE DU PAPE EN BULGARIE


    À la fin du mois de Mai, le pape Jean-Paul II a effectué une visite de deux jours en Bulgarie, pays à   majorité orthodoxe. Les commentateurs ont souligné à cette occasion que le Sait Père avait tenu à donner un caractère exceptionnel à sa visite :  soit pour des raisons qui se placent dans l’établissement de relations plus lointaines  avec la Russie orthodoxe,  soit parce que le nom de la Bulgarie avait été mêlé à l'attentat contre le chef de l'église catholique  en 1981.


    Sur le deuxième point, les Bulgares peuvent s'estimer satisfaits: Jean-Paul II a insisté qu'il n'avait jamais cru à l'existence de la  "filière bulgare". Plus: il  n'avait "jamais cessé d'aimer le peuple bulgare". Quant au  reste, les journaux ont souligné le peu d'empressement des Bulgares à honorer la visite du Saint Père. La même retenue a été observée également  de la part de leurs responsables politiques et religieux. Or si les responsables politiques et religieux peuvent avoir des raisons qui leur sont propres,  l'indifférence apparente du peuple  s'explique peut-être par un certain manque de religiosité qui vient de très loin.


    La minorité catholique bulgare a toujours été  agissante et dynamique.  Il faut souligner aussi la parfaite harmonie et la tolérance entre les deux communautés, leurs relations ayant toujours été  franches et dépourvues de toute arrière-pensée ou  animosité. Même si leur apparition  en Bulgarie est relativement récente, les catholiques bulgares ont beaucoup fait sur le plan de la culture et plus particulièrement  dans le domaine de l'apprentissage de la langue française aux jeunes Bulgares.


   La force des catholiques bulgares s'est surtout manifestée sous le régime communiste. En dépit de leur nombre limité, ils ont montré une foi et une détermination exemplaires, ce qui n'a pas toujours été le cas de l'église orthodoxe. Leurs prêtres et leur hiérarchie ont su mourir avec courage et dignité et peuvent servir d'exemple pour les générations de croyants à venir.


    Dans son édition du 24 mai 2002 le journal "Le  Monde" consacre une page entière aux trois prêtres assomptionnistes "martyrs de Staline" béatifiés par Jean-Paul II à l'occasion de  sa visite à Plovdiv, deuxième ville du pays. Il s'agit de Josaphat Chickov, Kamen Vitchev et Pavel Djidjov  qui sont morts avec la conviction d’avoir été fidèles à leur engagement sacré.

   

    Rappelant les circonstances du procès, le journal    évoque ces jours sombres de 1952 où 37 coïnculpés sont accusés d'avoir "dirigé une organisation qui avait pour but de renverser le pouvoir démocratique en Bulgarie". De plus, ces hommes et ces femmes sont tenus pour responsables de menées subversives visant à préparer une guerre "impérialiste" contre l'URSS. Bien entendu, l’acte d'accusation  fut calqué sur d'autres actes semblables  de cette époque et tous les  inculpés furent taxés de  criminels  assoiffés de sang et d'argent, à la solde des capitalistes,  du Vatican plus précisément.


    Le procès, comme le rappelle le journal, s'ouvre le 29 septembre 1952. Le moment est bien choisi: dans quatre jours doit débuter à Moscou le 21-ème congrès du PC de l'URSS. Le dernier du vivant de Staline. Or les communistes sont habitués aux grands spectacles sanglants. Le procès des prêtres catholiques à Sofia fut-il exigé par Staline, ou bien il n'a été que le fruit du zèle des gouvernants locaux? Mystère! Quoi qu'il en soit il a été préparé avec soin, les accusés ont été "travaillés" de longs jours et de nuits, ils ont faits des "aveux complets". Ils  ne sont plus maintenant que de loques humaines, incapables de marcher, anéanties et brisés. Après tant d'épreuves et de privations, d'interrogatoires sans fin et de nuits sans sommeil, les dernières forces qui restent aux inculpés doivent leur permettre  d'avouer  leurs "crimes" commis sur l'instigation de leurs maîtres étrangers.


    Le Père Kamen Vitchev "avoue": "Je tiens à souligner, Messieurs les juges du peuple, l'attitude humaine et noble du chef d'instruction… Grâce à lui, j'ai pu voir les pages sombres de mon attitude hostile à l'égard du pouvoir  populaire, des mes actes d'espionnage… », récite-il.   De son coté, le Père Pavel Djidjov confesse: "J'avoue avoir commis des actes illégaux, trahi ma patrie en me livrant à des activités d'espionnage. Mon éducation, mes convictions m'avaient  entraîné dans le camp des ennemis des communistes et de la classe ouvrière… Camarade Procureur, les juges qui ont mené mon instruction  étaient touchants  par leur attitude à mon égard. Cette façon de nous traiter  fait naître en moi la conviction que ce n'est pas en rejetant la faute sur les autres , mais en vous révélant mon vrai visage  d'ennemi, un ennemi égaré, mais un ennemi quand même, que je pourrai gagner votre confiance et votre indulgence."


    Ces aveux extorqués par la force ne serviront à rien. Les trois Pères seront fusillés dans la nuit du 10 au 11 novembre 1952 dans la prison centrale de Sofia.


    Après tant de victimes, de procès et d’assassinats politiques, ce crime monstrueux viendra s’ajouter à la liste déjà bien longue de procès truqués organisés au nom de la « cause » !

LE TRAITÉ CONTRE LES BOGOMILES

SUR LA LOCALISATION DU TRAITÉ CONTRE LES BOGOMILES, de COSMAS

 

Un article du professeur Roger BERNARD


    La Besseda de Cosmas contre les Bogomiles apparaît comme l'une des œuvres les plus intéressantes et les plus personnelles de la vieille littérature bulgare. Mais, si cette œuvre est personnelle en ce double sens qu’elle  n’est pas une traduction et qu’elle porte la marque d’une forte personnalité, comme nous l’avons souligné(1), la science ignore tout de l’existence historique et de la personne même de son auteur. L’on ne peut situer ce « Traité contre les Bogomiles » dans le temps qu’avec une grossière approximation, les estimations variant de plus d’un siècle ; depuis le règne du tsar Petar (927-969) jusqu’à une période déjà avancée du joug byzantin.  L’on ne peut mieux situer cette œuvre dans le domaine bulgare, c’est-à-dire, avant tout, déterminer si elle a été rédigée dans la partie orientale ou occidentale de la Bulgarie médiévale. Les deux thèses ont été défendues jusqu’ici avec une égale ingéniosité, sans entraîner la conviction. Nous connaissons trop mal et le bogomilisme et l’époque à laquelle le prêtre Cosmas a écrit son Traîté pour savoir si le bogomilisme était alors divisé et pour reconnaître, derrière les attaques de Cosmas, les hérétiques de telle région de la Bulgarie plutôt que de telle autre. Les arguments fondés sur le contenu même du texte étant fragiles, l’on a recouru à des arguments d’ordre linguistique, et, en particulier, à des arguments fondés sur le vocabulaire. Nous nous bornerons à ces arguments que l’on peut fonder sur le vocabulaire, à propos de deux mots employés par Cosmas, dont le premier surtout a été mis en cause. Il s’agit de pastuchu « le berger » et de mozatica « la femme mariée ». Le problème ne se pose à propos de ces mots que parce qu’ils ont été éliminés l’un et l’autre du bulgare littéraire, si bien que l’on ne peut prétendre retrouver leurs traces qu’en s’adressant à des études sur les dialectes, à des monographies locales, à des listes de noms de lieux, à des chansons populaires, etc.


    Nous résumons l’état de nos recherches en commençant par partuchu « berger », employé par Cosmas, qui a attiré récemment l’attention des dialectologues. C’est dans une étude publiée en 1955 que nous avons trouvé pastuch avec son sens de « berger », encore donné par Gerov, mais localisé d’une manière précise dans la région de Sevlievo-Trojan par Mihaïl Vaglenov, qui a recueilli lui-même le mot de la bouche de vieilles gens sous la forme du pluriel collectif pastusja-ta « les bergers » et qui rappelle opportunément que la famille bulgare des Pastouchov était originaire de cette région de la Bulgarie orientale, où, au siècle dernier, le grand-père de l’historien connu Ivan Pastouchov était encore appelé « Pastouchat », c.à.d. « ovcar » = « le berger »(2). C’est là un témoignage précieux, interdisant de voir dans pastouch un russisme, surtout si l’on tient compte de la forme bulgare populaire pastusja, et confirmant le point de vue de Conev qui notait que le mot, représenté en russe par pastuch, survit aussi dans les parlers populaires de la Bulgarie, où l’on relève également l’adjectif dérivé pastuseski « pastoral, de berger ». Ce  témoignage, qu’apporte  l’article de M. Vaglenov, est complété par un autre témoignage, récent lui aussi. Il s’agit, cette fois, d’un dialecte de la Bulgarie du Sud-Ouest, le dialecte de Razlog, qui a été l’objet, dans le tome XLVIII du Sbornik za narodni umotvorenija i narodopis, publié en 1954, d’une étude des frères Molerov. Or à Razlog, les auteurs ont relevé pastuch avec le sens de « vagabond, « personne errante » et le verbe pastusuvam avec le sens de « errer, vagabonder ». Il s’agit certainement d’un sens particulier pris par l’ancien partuchu « berger » et en rapport étroit avec la vie nomade et errante du berger qui  s’oppose à la vie sédentaire du laboureur. C’est ce que nous nous sommes attaché  à démontrer à la page 362 des Ezikovedski-etnografski izsledvanija v pamet na Akad. Stojan Romanski, en citant l’albanais bari « Hirt eigenitlich Wanderer » que Weigand rapproche du verbe baris « wandern, spazieren gehen »(4), le rapport des sens étant à peu près le même qu’entre le verbe turc jürümek « marcher » et le substantif yürük « le marcheur, le nomade », qui s’applique à une population pastorale des Balkans et qui en bulgare dialectal peut être simplement le synonyme de ovcar « berger »(5). Sur le « s » de pastusuvam « vagabonder », nous renvoyons à pastusja-ta « les bergers », pluriel collectif cité supra, certainement en rapport avec pastusi, ancien nominatif pluriel de pastuchu.


    Voilà des faits nouvellement enregistrés dans les dialectes bulgares différents et éloignés, qui nous rapprochent beaucoup plus de pastuchu dans l’emploi  qu’en avait fait Cosmas, que ce dont on avait pu faire état jusqu’ici et ce dont avait fait état jusqu’ici Jurdan Trifonov, qui dans une étude publiée dans le tome XXIX de Spisanie na balgarskata Akademija na naukite se bornait à relever  parstuch dans certains dialectes bulgares de l’Ouest avec le sens dérivé  beaucoup plus lointain de « étalon », que le mot peut avoir aussi en slovène et en serbo-croate. Nous renvoyons à ce propos à Pletersnik et au Rjecnik de Zagreb, IX, p. 690, où pastuh « étalon » est expliqué par « kon koji pase kobile ». Une erreur de Trifonov avait été de ne s’adresser ni aux faits d’autres langues slaves du Sud, ni aux faits des dialectes bulgares de l’Est et d’isoler ainsi pastuch dans les dialectes de l’Ouest de la Bulgarie. Une autre erreur d’information et de méthode avait été chez lui de ne pas s’adresser à de vieux textes bulgares comme le Suprasliensis et l’Evangéliaire de Sava, qui sont des monuments du bulgare oriental et qui offrent eux aussi pastuchu, employé par Cosmas(6). Une autre erreur avait été chez Trifonov de ramener au sens de « étalon » tel vestige qu’il avait pu repérer de pastuchu dans la toponomastique bulgare, par exemple, Pastusa, nom de lieu dans les Rhodopes. En fait, la place importante qu’occupent dans la toponomastique bulgare tant le nom du berger que le nom du cheval interdit d’être affirmatif sur ce point, vu que nous ne savons ni quand pastuchu a évolué dans certains dialectes bulgares vers le sens de « cheval entier », ni quand tel nom de lieu a reçu sa dénomination actuelle.  Ainsi Vasil Mikov nous paraît tout aussi fondé à expliquer le nom de lieu Pastuch, qu’il note dans la région de Stanké Dimitrov, par pastir « berger », que tel autre linguiste de ranger Pastuch Preslap, qu’il note dans la région de Kamenica, parmi les noms de lieux explicables par des noms d’animaux(7). C’est la somme de ces affirmations arbitraires qui avait permis à Trifonov de conclure si aisément que l’activité de Cosmas s’était exercée aux confins occidentaux de la Bulgarie médiévale.


    Quelle conclusion devons-nous tirer des faits que nous avons rassemblés ? C’est que, si le mot pastuchu, employé par Cosmas est complètement éliminé du bulgare littéraire et de la plupart des dialectes contemporains, il a cependant laissé des traces et dans les dialectes orientaux et dans les dialectes occidentaux. Si ce mot, mieux conservé dans l’ensemble de la Bulgarie occidentale, survit cependant dans la Bulgarie orientale, où il est attesté à date ancienne, cela suggère nettement qu’il a été connu  à date ancienne dans l’ensemble du domaine bulgare. Il serait donc dangereux de tirer du fait que Cosmas l’a employé la moindre conclusion relative à la localisation de son Traité contre les bogomiles.


    Nous serons plus bref à propos de mozatica « mulier viro subdita ». A. Vaillant a justement souligné le caractère nettement populaire de ce substantif, également employé par Cosmas(8). D’où l’on peut conclure à priori qu’un tel mot, éliminé du bulgare littéraire, a des chances de survivre dans certains parlers populaires de la Bulgarie . C’est ce que les faits confirment. Dans quels parlers a-t-il survécu ?  Les synthèses de dialectologie bulgare donnent mozatica comme un mot occidental, ce qui n’est qu’en partie exact.  La vérité est que, si l’on trouve sans trop de difficulté  des traces de mozatica dans les dialectes de l’Ouest, il est beaucoup plus difficile d’en trouver des traces dans les dialectes de l’Est, où sa survivance est moins nette. Toutefois l’on peut faire état de documents qui prouvent que ce vieux mot  n’a pas été aboli, lui non plus, des parlers orientaux.  Nous renvoyons aux travaux de Mladenov, Kodov et Vakarelski sur les dialectes bulgares de Thrace et d’Asie Mineure : Bit i ezik na trakijskité i  maloaziatskite balgari, II (Sofia) 1936. À la page 144 de cet ouvrage figure mozatica avec le sens précis « femme mariée et non veuve ». La survivance de ce vieux mot dans un dialecte de la région de Bunar Hisar (Thrace Orientale) est d’autant plus intéressante que ce n’est pas là le seul archaïsme que les parlers de cette région maintiennent en matière de vocabulaire.


    Notre conclusion est que les faits interdisent d’affirmer que les deux mots pastuchu et mozatica, employés par Cosmas, ont une couleur orientale ou occidentale. Ces faits convergent à prouver qu’il s’agit des mots qui ont été employés autrefois dans l’ensemble du domaine bulgare, d’où ils ont été peu à peu éliminés par d’autres mots. Si ces deux mots se sont un peu mieux conservés dans le domaine occidental, cela peut tenir simplement au fait que les parlers des régions de l'Ouest de la Bulgarie, moins ouverts aux influences étrangères que les régions orientales, ont été dans l'ensemble plus conservateurs  pour les vieux mots slaves. Il serait peu scientifique de continuer à proposer à l’historien des solutions prétendues linguistiques en ce qui concerne la localisation de l’œuvre de Cosmas qui pose un problème intéressant avant tout l’histoire par l’importance des conclusions qu’on pourrait tirer sur l’hérésie des bogomiles et d’une localisation précise de cette œuvre.


    Addition: Peu après notre communication faite à Salzburg le 15 juillet 1963, nous avons pris connaissance à Sofia, en septembre 1963, à l’occasion du Vème congrès des slavistes, d’un article que venait de publier Mihail Vaglenov dans la revue Balgarski ezik, tome XIII (année 1963), 3e fascicule. À la page 260, M. Vaglenov fait état des toponymes Pastuchani(té), Pastuvani(te), à  l’Est de Trojan. C’es là une nouvelle preuve que pastuchu a laissé des traces dans la Bulgarie orientale, probablement avec son sens ancien de « berger », avec lequel l’auteur de cet article met en rapport ces toponymes.
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1) Histoire générale des littératures, Quillet (1961), pp. 411-413 ; 2) Ezik i literatoura, X (1955), pp. 125-129 ; 3)Conev : Istorija na balgarskija ezik, II,p. 342, Mladenov ,Et. Recnik, p.414, russe, Vasmer, polonais, Bruckner ; 4) Balkan-Archiv, I, p. 252-253 ; 5) Izvestija na Instituta za balfarski ezik, IV, p. 307 ; 6) A. Vaillant, Revue des Études slaves, XXI, p. 74 ; 7) Vasil Mikov : Proizhod i znacenie na imenata na nachité gradove, sela, p. 174 ;  8) A. Vaillant, op.  cit., p. 75.