LUBOMIR GUENTCHEV
LUBOMIR GUENTCHEV
Alain VUILLEMIN, Université d’Artois
Lubomir Guentchev est un auteur bulgare d’expression française qui est né en Bulgarie, le 26 novembre 1907, à Pazardjik, et qui est décédé à Plovdiv, le 29 août 1981, dans une obscurité totale.
Nul n’aurait jamais dû lire ses Ecrits Inédits, qui commencent à surgir du silence et de l’oubli où ils avaient été condamnés. Surveillé, persécuté, interdit de publication de son vivant, en un temps où la libre expression était interdite en Bulgarie, Lubomir Guentchev a vu ses manuscrits confisqués par les autorités, le 18 octobre 1973, à la suite d’une dénonciation et d’une perquisition. Entre 1973 et 1980, il reconstitue ses écrits perdus, de mémoire. Quand il disparaît, en 1981, sa famille préserve ses manuscrits, ses essais et ses recueils, remaniés, épurés, malgré les risques encourus.
Publiés en France, entre 2003 et 2007, grâce aux éditions « Rafael de Surtis », les Ecrits Inédits de Lubomir Guentchev, en français, comportent sept volumes : une Anthologie de poètes bulgares qu’il a traduits en français (en trois tomes), le recueil des Sonnets Interdits (le tome 4), ceux qui avaient été confisqués en 1973 et qui faillirent le conduire en prison, son Théâtre lyrique (le tome 5), ses Poésies lyriques (le tome 6), avec Mémorial, Destinées, Bagatelles, et un cycle de sonnets consacrés à Orphée et à la musique, et, enfin, ce qu’il considérait comme son grand’œuvre, son Panthéon de la Pensée (le tome 7), consacré à l’avènement de l’Esprit, et à celui d’un « grand rêve appelé Liberté ».
Il a aussi traduit de nombreux poètes français, belges et allemands en bulgare. Il a également laissé la matière de plusieurs recueils de poésies en langue bulgare. Ces derniers sont toujours inédits.
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POUR LES CENT ANS DE LUBOMIR GUENTCHEV
René MEISSEL
Lubomir Guentchev est né en 1907…Lubomir, qui ? Lubomir Guentchev…je n’en aurais jamais entendu parler sans l’éditeur minutieux de son œuvre, Alain Vuillemin, et sans le courage d’un éditeur du Sud-Ouest, Rafael de Surtis, soutenu heureusement par quelques organismes ou institutions qui vont de l’Alliance Française de Plovdiv à la municipalité de Cordes-sur-Ciel ( un nom à faire rêver les poètes !) en passant par l’Université d’Arras (1).
Avant-dernier né d’une famille de cinq enfants de Pazardjik, le jeune Lubomir est entré à l’âge de quinze ans au collège Saint-Augustin de Plovdiv, tenu par les Assomptionnistes français depuis 1884. Il y fit des études brillantes puisque six ans plus tard, en raison des revenus modestes de la famille, il lui fut accordé par le collège une bourse pour suivre pendant trois ans une formation pédagogique à Varna. Au terme de celle-ci, il commença à enseigner le français au collège Saint-Michel, tenu dans la ville par les Assomptionnistes également, avant de revenir en 1933 au collège Saint-Augustin, à Plovdiv, où il allait exercer comme professeur de français jusqu’à la fermeture de celui-ci par les autorités communistes en 1948. La notice biographique établie par Alain Vuillemin nous apprend qu’il faisait également partie de l’orchestre du collège. Il commença là à écrire aussi ses premiers poèmes.
Après la fermeture du collège, il fut employé pendant cinq ans comme interprète-documentaliste à la mairie de Plovdiv, mais le procès des Assomptionnistes bulgares en 1952 ne pouvait laisser indemne celui qui fut leur collaborateur pendant quinze ans, collaboration qui consistait à propager les valeurs du monde occidental. C'est-à-dire à donner à lire Lamartine, Verlaine ou Albert Samain au temps du réalisme socialiste ! Désormais il vécut chichement de leçons particulières (de français), de traductions et de son talent de musicien dans un orchestre de la ville.
Pendant ces années difficiles, marquées en outre par un drame sentimental, Lubomir Guentchev a trouvé refuge dans la poésie. Dans l’œuvre des poètes bulgares qu’il s’est appliqué à traduire en français avec exigence, s’attachant plus particulièrement à la forme précieuse mais contraignante du sonnet. Il traduisit des sonnets d’Ivan Vazov (1850-1920) et les Sonnets de Constantinople,de Constantin Velitchkov (1855-1907), faisant remarquer justement dans l’introduction que, à cette époque-là la langue bulgare nouvelle, et particulièrement la langue poétique, était encore en formation…Il traduisit aussi les grands poètes symbolistes que furent Peyu Yavorov et Dimtcho Debelianov, également connus pour leur engagement patriotique ; mais surtout Theodor Traïanov (1882-1945) et Nikolaï¨Liliev (1885-1960). Comme l’écrivent les deux artisans de cette publication, Roumiana Stantcheva et Alain Vuillemin : En traduisant Constantin Velitchkov, Peïo Kr. Yavorov, Nicolaï Liliev et Theodor Traïanov, il a volontairement privilégié des écrivains et des poètes qui avaient été en Bulgarie, au XIX e et au XX e siècles, des chantres de la vie intérieure et des nostalgiques d’un idéalisme spiritualiste. En cette perspective, ses choix littéraires et esthétiques ont été des actes politiques ( in Lubomir Guentchev, Anthologie des poètes bulgares, tome 2, p.25).
Marginalisé dans une société étroitement encadrée, miné par le mal-être et la maladie, Lubomir Guentchev ne perdit pas espoir pourtant. Il tenta d’établir le contact avec la Légation française (en vain), avec des organismes français et allemands. Sans autre résultat que d’attirer l’attention des services de la Sécurité d’Etat. Toute correspondance avec l’étranger lui fut interdite. En octobre 1973, la police politique procéda à une fouille en règle de son modeste appartement. Tous ses manuscrits (traductions, œuvres personnelles ) furent confisqués. Il passa les six années suivantes à les reconstituer : Disposé à la résignation, je ne me suis pas découragé. M’étant bientôt ressaisi, j’ai reconstitué, peu à peu, presque tout le trésor qu’on m’avait ravi…Les recueils ont été épurés, remaniés et portés à un meilleur niveau de présentation…C’était de la témérité – d’abord, parce que le risque d’une nouvelle perquisition existait toujours ; ensuite, parce que j’y risquais le peu de vue qui me restait, travaillant dans des conditions pénibles.
Et je me suis rappelé le proverbe : A quelque chose malheur est bon. Qui sait ? Peut-être en serais-je resté là où j’étais, avant le triste incident…avait-il écrit moins d’un an plus tard.
Lubomir Guentchev est mort au cours de l’été 1981.
De 1999 à 2001, sa nièce remit les manuscrits conservés à Alain Vuillemin. Il fallut attendre 2001 pour que le Ministère de l’Intérieur bulgare autorise la consultation des archives concernant Lubomir Guentchev et surtout l’examen des Sonnets satiriques.
Sous le titre Sonnets interdits, cet ensemble constitue le tome 4 des Ecrits inédits, publié par Alain Vuillemin et son équipe. Au total, 72 sonnets, dont 28 sonnets traditionnels ou estrambots (2) en bulgare et dans leur version française, 30 n’existant qu’en français et 14 à l’état de brouillons ou d’esquisses, en bulgare. Soit au total quelques cent compositions.
A lire notamment les deux sonnets estrambots Démocraties, comparant avec une lucidité et une vigueur courageuses la vieille démocratie bourgeoise de l’ouest et la démocratie populaire installée à l’est. Ou encore Le Rideau, où pour dénoncer l’enfermement de la Bulgarie derrière le Rideau de Fer Lubomir Guentchev retrouve les accents du Hristo Botev de La Saint-Georges. A lire également Nous en sommes gavés…, large jet d’encre noire jeté sur le clinquant des célébrations officielles chez le Grand Frère (l’URSS).
Dans son isolement, Lubomir Guentchev est attentif aux moindres réveils de l’esprit de liberté : certain sonnets rendent hommage à Alexandre Soljénitsyne, à Boris Pasternak (à l’occasion de ses funérailles en 1960), à Alexandre Dubcek, l’homme du Printemps de Prague, et à Jan Palach, l’étudiant qui s’immola par le feu en janvier 1969…Quand la Bulgarie de Jivkov avait participé à l’invasion de la Tchécoslovaquie.
Enfin, il faut dire un mot de l’œuvre dramatique de Lubomir Guentchev, rassemblée dans le volume intitulé Théâtre lyrique, qui constitue le tome 5 des Ecrits inédits, publié en 2006.
Il s’agit de quatre pièces, composées entre 1949 et 1957, quatre oeuvres nourries par le drame intime vécu en 1946 par l’auteur, qui se rattachent aux traditions symbolistes très vivaces dans le théâtre bulgare de 1910 aux années 1940. La publication de ces œuvres et des deux essais sur le théâtre est accompagnée d’une riche introduction par Dina Mantcheva, professeur à l’Université St Clément d’Ohrid à Sofia.
L’ensemble de ces volumes, par les textes qu’ils contiennent, par leur présentation et par la personnalité de Lubomir Guentchev, constitue une remarquable ouverture sur un pan majeur de la culture bulgare.
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(1). Lubomir Guentchev : Ecrits inédits ( tome 1 : choix de sonnets bulgares ; tome 2 : poèmes de P. Yavorov et de N. Liliev ; tome 3, poèmes de Th. Traïanov ; tome 4 : Sonnets interdits de L. Guentchev ; tome 5 : Théâtre lyrique de L. Guentchev ; tome 6 : Poésies lyriques de L. Guentchev), éditions Rafael de Surtis/ Editinter, 7. rue St-Michel 81170 Cordes sur Ciel.
(2). Sonnet estrambot : le sonnet estrambot comporte deux quatrains et trois tercets (au lieu de deux tercets dans le sonnet classique.
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EXTRAITS DES ŒUVRES DE LUBOMIR GUENTCHEV
LA SENTENCE
Tandis que vous tenez vos bruyantes sentences,
Ou que vous festoyez en bons victorieux,
Une main invisible écrit une sentence
De son glaive pendant que vos chefs ténébreux:
« Vous êtes pesés dans la célèbre balance,
Et nul de votre sort ne sera envieux,
L'esclave brisera le joug long et honteux
En déversant sur vous les flots de sa vengeance! »
En vain vous tâcherez de garder vos fauteuils;
Le grand jour, vous n'aurez même pas de cercueils,
Rien de vous n'y sera digne de sépulture;
Car auront disparues vos charognes obscures,
Et le grand tourbillon qu'on entendra rugir
Effacera votre ombre, et votre souvenir!
TESTAMENT
Aux jeunes
« Nous entrerons dans la carrière,
Quand nos aînés n'y seront plus;
Nous y trouverons leur poussière
Et la trace de leurs vertus... »
Vous entrerez dans la carrière
Quand nous, anciens n'y serons plus;
Vous chercherez notre poussière
Et la trace de nos vertus...
Mais connaîtrez-vous nos souffrances,
Et nos humiliations,
L'angoisse permanente, intense
L'impuissance indignation,
Le vide et le désert des âmes,
Éteinte, au fond des cœurs, la flamme
De la libre création?
Vous jurerez sur notre cendre
De ne plus laisser se répandre
La honte de la Nation!...
VŒU SECRET
Je mourrais consolé, peut-être même heureux,
Si j'avais cette chance - avant l'heure suprême -
De voir s'évanouir la tyrannie extrême
Qui nous étreint dans ces tentacules hideux.
La terre frémira d'allégresse et d'horreur
de voir détruits tous ces fanatiques messies,
Effacés à jamais les despotes impies
- Qui nous ont fait subir d'indicibles douleurs.
- Consolé! Car le mal aura été détruit,
Puisque un jour tout nouveau enfin aura lui,
Que la secrète foi n'aura pas été vaine;
- Oui, heureux – s'il n'était un immense regret,
Le souvenir de tant de martyrs torturés,
Qui n'ont pas vu le jour de l'âme souveraine!
À UN EXILÉ
En l'honneur de A. S. (Alexandre Soljenitsyne)
Brave et noble Exilé, tu parcourras le monde,
Mais aucun beau pays jamais n'aura calmé
Ta nostalgie après ton bon peuple opprimé,
Et ta douleur pour lui sera toujours profonde.
Et ton nom restera dans toutes les mémoires -
Celui d'un chevalier sans reproche et sans peur,
Pour la plus grande cause audacieux lutteur,
Contre le despotisme et l'oppression noire.
Oh! Reste ferme, et sois, sans égard à ta peine,
Guide et frère de ceux qui t'ont pour capitaine
Du grand bateau commun au naufrage exposé.
Et, malgré la clameur vaine, stupide et vile
Que profère après toi une engeance servile,
Tiens haut l'étendard du monde civilisé!
À UN AUTRE EXILÉ
À la mémoire de B. P. (Boris Pasternak)
Et toi, l'autre, Exilé dans ta propre Patrie,
Qui vis ton nom sur la liste d'honneur inscrit,
Beau poète, écrivain, combattant de l'Esprit
Qui dis la vérité dans ta grande Russie;
Toi dont le monde entier vénéra la pensée,
Par tes confrères même assailli, renié,
Tu eus la volonté d'entendre sans plier
Les indignes propos d'une foule insensée;
Mais l'âge et la douleur ruinèrent ton corps,
Et le monde frémit ayant appris ton sort,
La mort devient pour toi une libératrice...
Pleurant sur ton cercueil, la fleur de ton pays
Jura pour tes bourreaux un éternel mépris,
Dans l'attente de voir la fin du grand supplice!
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(Extraits des SONNETS INTERDITS, Tome 4.
Texte établi par Alain Vuillemin, avec le concours de Roumiana Stantcheva, Marta Savova, Éléna Guéorguiéva, Assia Sokratova, Véronique Lavorel et Alexandre Kostov; Éditions Rafael de Surtis, Éditions Edintiner; la collection complète des œuvres de Lubomir Guentchev est en 7 volumes)
POÉSIES Eric KARAÏLIEV
Pastorale bulgare
Eric KARAÏLIEV
Blanc – vert – rouge
Fête léonine près du feu
Eaux et cieux bleus
Hauts toits de pâturage
Penthouse souriant.
Grands chevaux galopants
Yeux aux contours sombres
Jaillissant dans la lumière
Encaissée au dos des pierres polies.
Le gazon s’éloigne
Gris sous les yeux noirs, suant
Du ciel vers les flancs.
Ceux-là doucement s’encoignent
Dans les bises azurées.
Oh, ils sont des herbes
Mousseuses, tirées
Du caméléon acerbe,
Superbe.
DANS L'ATTENTE
DANS L'ATTENTE
Nikola GUIGOV
Pourquoi, lorsque je t'attends
la nuit me paraît comme le jour?
L'obscurité dehors blanchit,
dans mon cœur règne le soleil.
Saurai-je ce que les étoiles suggèrent,
ce que le vent dans mes oreilles susurre ?
Pareille à un vase tendre et chaude
de toutes les ombres tu surgis.
Dans tes cheveux je poserai des étoiles,
des feux dans ton regard craintif.
Au ciel j'arracherai une rose
trempée des rayons de la lune.
Chaque feuille est un ange tendre,
chaque source - une bénédiction.
De l'amour qui approche
les étoiles marquent les pas.
Dans les ténèbres, solitaire toujours
le vent d'amour m'annonçait:
comme un lilas parfumé
à notre rendez-vous
tu arrivais.
LES YEUX BIENVEILLANTS DE MA MÈRE
Sur le banc contre notre porte
une femme m'attendait.
Celle qui de ma vie m'avait fait cadeau -
un monde de lumière infini.
Jamais un reproche durant ma vie,
jamais une critique ni amertume.
Elle m'attendait toujours, ici,
avec le regard de la mère aimante.
Et ne me posait nulle question.
Avec amour auprès d'elle je m'asseyais.
En soupirant elle prenait ma main -
elle l'embrassait.
J'étais gêné de son baiser sur ma main.
La bonté seule nous enveloppait.
Je voyais ses larmes nager
dans un océan d'amour et de beauté.
Je suis seul maintenant. J'attends ma mère.
L'herbe a poussé sur son image.
Jamais elle ne remettra plus
sur mon épaule son bras.
Orphelin, je l'attends - où est-elle?
Ses yeux si calmes, sa main....
Elle est là dans le lilas,
de sa main essuyant mes larmes. - (Extrait de: "L'annonciation pour la Femme", Sofia, 2008)