Mythes
LA THRACE ET LA VILLE SACRÉE DE PERPERICON
Dr Sacha VLASSAKOVA
Les deux sciences – l'histoire et l'archéologie – nous permettent de connaître l'origine et la vie de l'humanité à travers les temps. Mais surtout, de prendre connaissance du passé de chaque peuple en particulier. Grâce aux documents écrits laissés sur les papyrus, sur les murs des vieux monuments et les Védas, l'histoire nous apprend tout sur leur histoire. Quant à l'archéologie, elle agit différemment – se basant sur les fouilles et sur les traces trouvées sur ou sous terre, elle découvre la vie de ceux qui y ont vécu des milliers d'années avant nous.
Chaque peuple a son histoire, et chaque peuple a connu des périodes de gloire et d'épanouissement, mais aussi de décadence, d'esclavage parfois. Quels sont les peuples qui sont restés comme tels jusqu'à nos jours? Ceux avant tout qui avaient une langue, une écriture et une culture. C'est ce qui a justement sauvé le peuple bulgare à travers son long esclavage de cinq siècles: sa lange et son écriture. Dans les montagnes inaccessibles, dans les monastères continuaient à briller la veilleuse des moines qui n'arrêtaient pas de recopier les livres ou l'histoire, les vies des saints ainsi que des livres à caractère laïque, des livres sur la vie des rois et des héros populaires.
En 1762, le moine Païssi de Hilendar écrivit son Histoire Slavobulgare dans laquelle, dans un langage simple parlé par le peuple, il affirmait clairement que les Bulgares avaient aussi eu un État, un royaume fort, la gloire et un passé riche. Par son patriotisme pur et sincère, il secoua le peuple bulgare dans sa très longue léthargie. Ce qui donna l'idée à d'autres Bulgares, vivant en dehors du pays au cours du 18-ème et du 19-ème siècles de chercher dans les bibliothèques des autres pays les preuves sur le passé bulgare. Car conservées dans les monastères, au cours de l'occupation ottomane les bibliothèques bulgares avaient été devenues la proie des flammes. Or un peuple sans histoire et sans mémoire est un peuple mort!
Les études archéologiques en Bulgarie connaissent plusieurs étapes. En 1868, l'École Française d'Archéologie d'Athènes charge l'archéologue A. Dumon d'entreprendre des études en Bulgarie du Sud. En l'espace de six mois à peine, A. Dumon recueille une importante documentation sur le passé lointain et du Moyen âge de la Thrace, documentation qui plus tard sera mise à la disposition des archéologues européens. De son côté le savant hongrois Kannitz visite pendant quinze ans et en tous sens, la Bulgarie (1850-1865), entre le Danube, le Balkan et le Rhodope pour nous laisser une documentation tant abondante que précise sur les monuments historiques et sur les restes archéologiques, documentation accompagnée souvent de gravures. Le savant tchèque Constantin Yretchek (1854-1913) continue dans le même sens en étudiant les monuments bulgares décrits plus tard dans son livre Voyage en Bulgarie, publié à la fin du 19-ème s.
Après la libération de la Bulgarie, Yretchek est chargé de l'enseignement et de la science en Bulgarie, il entreprend des fouilles archéologiques. Ses cousins Ch. K. Chkorpel et K. Chkorpel jouent un grand rôle en ce qui concerne le développement de l'archéologie en Bulgarie. Leurs œuvres sont la Société d'archéologie, le musée de Varna, ainsi que la découverte de Pliska, la plus ancienne capitale bulgare du temps du khan Kroum. Le grand savant le prof. Bogdan Filov (1883-1945) fait les premières recherches dans le domaine de l'antiquité en Bulgarie (nous aurons l'occasion de parler de lui plus loin). Le prof. Zlatarski débute les études sur les restes de Preslav, la capitale du roi Siméon I (fin 9-ème); en 1908, il crée La Commission d'archéologie balkanique. Ainsi donc, à la fin du 19-ème on commence à étudier le passé des trois capitales bulgares: Pliska (VII-ème), Preslav (IX-ème) et Tarnovo (Tirnovo) – 1186.
Les premières études avant la libération du pays permettent aux savants d'avancer plus tard avec plus de certitude et de connaissances dans le domaine des fouilles archéologiques. Ces dernières ont vite fait de confirmer l'existence de trois composantes en tant que groupes ethniques du peuple bulgare: thrace, slave et bulgare. Grâce à l'archéologie, les savants bulgares et européens ont pu prouver que la Bulgarie comprend les plus anciennes terres peuplées d'Europe. La découverte de l'acropole de Varna (5,5-ème – 4,5-ème millénaire av. N.E.) avec ses trésors en or est venue nous rappeler qu'ici vivait une population d'origine indo-européenne.
On considère que les Thraces sont le peuple le plus ancien des Balkans et de Grèce (XX-ème s av. N.E.). Certains savants estiment qu'ils sont le vrai peuple d'origine car à partir du XII-VI-èmes s av. N.E. il existe des preuves historiques sur leur existence. Les premiers historiens de l'antiquité: Hérodote (481-420 av. N.E.) et Thucidite (465-395 av. N. E.) parlent d'eux, et d'après leurs mémoires, en tant que peuple ils étaient les plus nombreux, c'était un peuple guerrier qui aimait la liberté. Or à cause des conflits incessants entre les différentes tribus, ils ne réussirent à former un grand État qu'à la fin du IV-ème - début III-ème s av. N. E.
Le premier grand royaume thrace, celui des Odryses, a été fondé par Terés (V-ème s av. N. E.). Sous le règne de son fils Sitalkes (431-424 av. N. E.) les Thraces sont une grande puissance; de même qu'au temps de Seuthés (431-410 av. N. E.), au temps de son fils Cotys (383-359 av. N. E.) également, qui réussit à les unir et à jeter des bases plus solides d'un État. Plus tard les Thraces mènent de très dures combats contre Philippe II de Macédoine; ce dernier réussit néanmoins à mettre une grande partie des tribus sous son pouvoir. Son fils Alexandre de Macédoine (336-323 av. N. E.) domine pour un temps toute la Thrace. À sa mort, Seutés III rejette son pouvoir (325 av. N. E.) et rétablit le royaumes des Odryses. Entre la fin du IV-ème et le II-ème av. N. E. les héritiers de Alexandre de Macédoine mènent des guerres incessantes contre les Thraces. Plus tard ces derniers font l'objet d'attaques des tributs celtes, un peu plus tard c'est la conquête de l'empire Romain. Les Thraces luttent pendant tout un siècle contre Rome – finalement ils sont obligés de s'incliner et perdent définitivement leur indépendance.
C'est le professeur Bogdan Filov qui met le début de l'étude du passé thrace en tant que science. C'est également lui qui réunit toutes les découvertes archéologiques en les décrivant et en composant son livre « Monuments de l'art des Thraces » (1918). Ceci est la première base scientifique de l'archéologie thrace. (Sous le régime communiste, le prof. Filov fut condamné à mort comme « ennemi du peuple » et fusillé en 1945 – il avait été premier ministre du précédent gouvernement, régent plus tard; son livre est interdit).
En dépit des difficultés, son élève Dimitar Dimitrov réussit plus tard à former une nouvelle génération de savants et de spécialistes du passé et de la culture thraces. Durant cette période, les découvertes sont surtout le résultat du hasard au cours de constructions et de travaux dans le domaine immobilier. Ainsi fut découverte, par exemple, la capitale thrace Seuthopolis (1948-1954) dans la région de la rivière Toundja, près de Kazanlak: une ville qui se signale par une planification au niveau, capitale de la tribu des Odryses (IV-II-ème av. N.E.). La ville était entourée de très solides murs de fortifications et possédait des tours de défense, alors qu'en son milieu se dressait le palais-sanctuaire.
En collaboration avec le Centre archéologique et ses musées, en 1976 l'Institut de thracologie fut transformé en Centre scientifique de thracologie. À partir de là, les fouilles sont systématisées et ne se font que sur un plan élaboré à l'avance. La deuxième ville thrace découverte fut la ville de Kabié datant de l'âge de bronze. Consacrée à la Mère-Dieu Kabela dont le temple fut découvert dans la même ville, elle est dans l'apogée de sa gloire en même temps que Seuthopolis (IV – I av. N. E.); c'est aussi l'époque où les cultures grecque et thrace s'entremêlent. Les savants ont découvert dans le sépulcre de nombreuses parures en or et en argent, des vases et des armes, des armures, différents de celles des Grecs et qui brillent par leur exceptionnelle beauté, par leur originalité et par leur raffinement. Ces découvertes sont incontestablement la pure œuvre de la culture thrace.
La découverte du palais-sanctuaire de Kazanlak, connu pour ses fresques murales d'une exceptionnelle beauté, confirme l'existence d'une haute culture des Thraces au IV-ème s av. N. E. C'est grâce à elles que nous apprenons l'existence d'Orphée, prince et fils du roi Œagre ainsi que de la muse Calliope. Musicien, chanteur, poète et philosophe, on suppose que Orphée a vécu vers 136 av. N. E., dans la région des Rhodopes, où il fut grand sacrificateur du roi-soleil Dyonisos. Sa tombe fut découverte par l'archéologue bulgare le prof. Ovtcharov dans le village Tatoul. C'est ici que le prince-poète officiait dans son palais-sanctuaire, c'est ici aussi qu'il est enterré. Le sanctuaire a la forme d'une pyramide coupée, le tombeau se trouve en son point le plus élevé. Les fouilles et les études du prof. Ovtcharov continuent aujourd'hui encore, souvent avec la collaboration d'archéologues européens.
La découverte et l'étude de l'histoire de la ville des rochers Perpericon, dans la partie Est des Rhodopes, figurent parmi les plus grandes découvertes du XXI-ème siècle. Déjà, à la fin du 19-ème le savant Yretchek avait écrit sur cette forteresse. Les premières fouilles commencent en 1979-1982 par le prof. Ivan Balkanski, elles concernent surtout le « palais » de la forteresse situé sur la colline. Après la mort du prof. Balkanski, elles sont arrêtées pour une période de vingt ans, et ne seront reprises qu'en 2000 dans le cadre du projet Topographie de la religion sous la direction du prof. Ovtcharov et de Valérie Foll, chargée de cours, de l'Institut de thracologie auprès de l'Académie de Sciences bulgare. Grâce à une meilleure communication, le projet a obtenu des crédits auprès du public et des institutions officielles. Ainsi les archéologues ont confirmé que les rochers de Perpericon et le territoire autour de la ville de Kardjali étaient dès la préhistoire des lieux célèbres par leurs sanctuaires. Car par leurs importantes découvertes les fouilles effectuées aujourd'hui permettent de mieux situer les différentes époques de l'antiquité.
La colline de Perpericon a toujours été un rocher sans végétation. Les anciens adoraient la pierre, c'est d'ici qu'ils admiraient le Dieu-soleil. Ainsi les Rhodopes deviennent le berceau de la culture mégalithe qui ne cesse de se développer au cours des siècles. Au début, l'homme se contentait d'admirer les rochers sans leur donner une forme; plus tard, à la suite de la découverte du fer qui permit le perfectionnement des outils, il commence à les charger de signification. De cette façon naissent les dolmens – de vrais ensembles monumentaux - taillés dans les rochers à une altitude impressionnante: niches, tombes dans la pierre, sanctuaires. La perfection des outils de travail crée une autre civilisation qui détruit l'ancienne; les restes de l'ancienne civilisation n'ont été retrouvés que dans les interstices naturelles, plus tard furent découvertes des couches d'une autre civilisation. Il s'agit de sanctuaires destinés à la céramique du culte taillés grossièrement dans la roche, des égouttoirs également pour permettre l'écoulement des eaux de la pluie, égouttoirs recouverts d'objets en terre brisés. Ainsi la science réussit à mieux cerner les différentes périodes de la civilisation de Perpericon.
Les plus anciennes traces de vie découvertes datent de l'âge nouvelle de pierre - à savoir, fin VI-ème - début V-ème millénaire av. N. E. L'âge suivant est celui de cuivre et de pierre, le néolithique à la fin du V-ème et du début du IV-ème millénaire av. N. E. De cette période datent également certains trous grossièrement taillés dans les roches qui contiennent un grand nombre d'objets de céramique du culte. Perpericon était incontestablement une roche à caractère divine où l'on rendait hommage à Dieu-soleil. Pareille découverte de la même époque a été faite près du village de Karanovo. Le développement du complexe des rochers continue durant l'âge de bronze qui suit.
Au cours des 18-ème-12-ème siècles av. N. E., Perpericon atteint son apogée. C'est le temps de la culture et de la civilisation Créto-Mycénienne – les anciennes villes de Troie et de Mycènes (XVI-ème-XIII-ème av. N. E.), le temps aussi d'Orphée et des Argonautes. De cette période datent certaines découvertes en céramique faites dans les environs des rochers travaillés par l'homme. Ont également été trouvés les restes de canalisations pour diriger l'eau dans certaines parties des habitations. Par conséquent, à la fin de l'âge de bronze Perpericon représentait un grand ensemble voué à la religion.
Bien entendu, il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine. Les objets en céramique représentent des verres ainsi que des récipients de luxe, en noir, d'un brillant exceptionnel. Ce qui prouve qu'il s'agit d'objets importés, autrement dit c'est la preuve d'un certain épanouissement du commerce international. D'autres récipients sont peints en blanc, ils représentent des figures d'hommes et de femmes. Il s'agit d'anciennes divinités proches de Dieu-soleil. C'est l'époque aussi des croyances polythéistes (XI-VI av. N.E.), de dieu-soleil et de Dionysos, d'Orphée. Dionysos qui est d'origine thrace passe plus tard dans la mythologie grecque en devenant l'un de ses nombreux dieux. Dans la mythologie grecque il est le Dieu du vin, de la gaieté, de l'art et de la poésie, c'est aussi le créateur du théâtre grec.
En Thrace, Dionysos est considéré comme le Dieu du Soleil. C'est aussi la doctrine de ce qu'on appelle le culte d'Orphée - l'orphisme. Les dernières fouilles de Perpericon et la découverte de la tombe d'Orphée ainsi que le sanctuaire de Dionysos en 2003-2004 ont confirmé leur lien direct avec les anciennes croyances et les cérémonies orphiques.
(À suivre)