"VOYAGE AU-DELÀ DE L'INFINI"
Un livre captivant"VOYAGE AU-DELÀ DE L'INFINI"
Qui est Mad-Jarova?
Sans le savoir, dès l'âge de quatre ans, lorsqu'elle reçoit les premiers signes de sa vocation d'artiste et commence à peindre, Mad-Jarova était déjà visionnaire. Aujourd'hui, après quatre-vingts expositions personnelles dans le monde, elle bénéficie d'une notoriété méritée. Outre les tableaux de très grand format, elle réalise des statues monumentales vendues en France et à l'étranger.
Sa méthode est basée sur la connaissance du métier, celui des Maîtres classiques. Étant visionnaire, elle croit tout à fait normal de travailler sans modèle, photo ou croquis. Sans aucun artifice technique, ses tableaux à huile sur toile sont réalisés au pinceau et à la brosse. Le réalisme des formes est la justification de la qualité de ses visions qui débordent les limites de l’image et deviennent universelles. Son don de visionnaire pourtant ne se limite pas au seul domaine de la peinture et de la sculpture.
"Lorsque j'ai eu la révélation scientifique, je n'avais aucune notion de la physique moderne. Ces visions à caractère universel ont persisté, et malgré le manque de disponibilité, en très peu de temps j'ai noirci plusieurs pages à la main d'une façon automatique. J'ai travaillé plus de quinze ans pour comprendre la signification de ces écrits. Pendant que je cherchais des points vulnérables pour mettre à l'épreuve mon idée, je recevais la confirmation de sa véracité. Cette dernière paraissait irréfutable, comme une évidence.
Outre les reproductions des œuvres de l'artiste, son ouvrage représente un panorama de conceptions qui couvrent des domaines aussi vastes que la physique quantique, la biologie, la cosmologie, la psychologie. Il met en évidence la base de corrélation entre les phénomènes visibles et invisibles, et nous invite à un voyage intuitif pour saisir les manifestations de l'unité, voilées par les apparences de la multitude des phénomènes du monde existant. L'authenticité de sa vision se justifie par elle-même, car ses arguments sont précisément les théories existantes, les résultats des expériences, ainsi que les pressentiments de la plupart des grands scientifiques dans le monde. Les songes complètent la richesse de son univers et révèlent autant son œuvre d'artiste que l'intimité de son monde intérieur. Sa perception de l'unité cosmique est développée comme une théorie complète de la gravitation quantique, qui devient miraculeusement la théorie du TOUT. Une équation tant recherchée par les scientifiques vient de couronner son dernier chapitre nommé Esprit.
Cette découverte aura une importance majeure pour l'avenir de l'humanité.
De méditations en aventures le texte d'inspiration visionnaire, rempli de poésie, se lit comme un roman. L'écriture transmet l'idée d'une façon naturelle à partir de réflexions philosophiques, exprimées par les dialogues entre des personnages imaginaires. Devenus des symboles vivants ils rendent les conceptions plus compréhensibles et invitent à la réflexion active, à la découverte de l'espace intérieur individuel.
C'est un ouvrage de luxe de 280 pages grand format, illustré richement d'images créées par l'artiste et par des reproductions de ses œuvres en couleur de très haute qualité technique.
Pour en savoir plus sur ce livre de grand talent, présenté au dernier Salon du livre à Paris, prenez contact avec l'artiste:
LES BLÉS DE LA LORRAINE
LES BLÉS DE LA LORRAINENouvelle de Nikolaï LEVKOV
Les champs de blés de la Lorraine pleuraient. Même les alouettes au pied des Vosges s'étaient tues. Seules les eaux de la Moselle se hâtaient à se déverser dans le Rhin où, prétendait la légende, était caché l'anneau des Nibelungen...
Pleuraient les champs de blés de la Lorraine, ils pleuraient...
Deux fois déjà que les blés avaient été moissonnés, lorsqu'un groupe d'ouvriers de la campagne était arrivé dans la région. Secs, recuits par le soleil, les pommettes saillantes et les biceps durcis par le travail, les travaux des champs n'avaient aucun secret pour ces paysans taciturnes. Ils excellaient surtout pour tout ce qui touchait au blé. Très vite, leur renommée avait fait le tour de l'endroit, jusqu'au ballon d'Alsace. Dans ces contrées on ne connaissait pas d'ouvriers paysans aussi consciencieux qu'eux. On avait l'impression qu'ils sentaient la terre par tous leurs pores, ils semblaient avoir grandi au milieu du bétail, tant ils s'y connaissaient. On pouvait leur confier n'importe quel travail, leur effort donnait toujours d'excellents résultats. Une seule chose choquait, ils ne parlaient pas beaucoup. Les sourcils constamment renfrognés, leur parler paraissait rude et inconnu...
Et leur regard était toujours tourné vers l'Est. Loin d'ici, où se trouvait, paraît-il, leur Patrie. Ah! parlez-leur de leur pays! Là ils te comprenaient d'emblée. Tout à coup leurs yeux sombres se mettaient à briller d'un éclat nouveau, leurs sourcils hérissés se desserraient. À peine un modeste sourire éclairait-il leurs visages basanés. Oh! qu'elle était belle leur Patrie! On y trouvait, disaient-ils, des blés qui poussent jusqu'à la poitrine d'homme. Et des roseraies, ton regard ne pourra jamais en faire le tour...
Des exilés. À qui dans leur pays on avait tout pris. Celui qui résistait, on lui prenait la vie en plus. Les pauvres, ils étaient partis chercher chez les autres leur bonheur perdu. Leur bonheur perdu, une croûte de pain et un peu de liberté.
Au milieu d'eux se trouvait un paysan âgé court de taille qui s'était confectionné une simple flûte de roseau. Et le soir avec cette flûte il enchantait toutes les âmes vivantes dans les environs.
Les rossignols de la Lorraine s'étaient tus les premiers. Après eux les fermiers avaient tendu l'oreille. Les vieux faisaient le signe de la croix, ils n'avaient jamais entendu exprimer pareille douleur. Le rire des jeunes filles derrière les meules de luzerne s'estompa. Au milieu des étrangers étendus par terre, l'étrange joueur de flûte continuait à sculpter les gémissements sans fin de son âme blessée.
C'était une mélodie étrangère, elle n'était pas d'ici. Tous comprenaient pourtant que le joueur de flûte cachait un lourd chagrin. On avait l'impression qu'il arrachait ces plaintes à son cœur noyé dans le sang.
*
- Écoute-moi, le Sansonnet. Toi qui regardes toujours vers le ciel, dis-moi, est-ce que les étoiles qui sont au-dessus de notre village sont plus grosses que celles d'ici?
Assis près du feu, père Guéro, celui qu'on appelait le Sansonnet à cause de son jeu diabolique à la flûte, était en train d'en fignoler une nouvelle. Pour le fils de leur patron Auguste, cette fois-ci. Il leva la tête vers le ciel de juillet parsemé de lumières et, après avoir poussé un long soupir, pencha de nouveau la tête sur le long roseau humide.
- Non, Atanas, ce sont les mêmes étoiles. Et aussi la terre, le blé. Sauf que nous pensons, nous avons l'impression que tout ce qui concerne notre terre natale est toujours plus beau.
Couché près de lui, un autre paysan n'était pas d'accord.
- Tu dis n'importe quoi, le Sansonnet. Mon champ situé près du tremble, tu te souviens, il suffisait de trois javelles pour tirer un boisseau de blé. Si ces mécréants ne me l'avaient pas pris et si j'avais eu un de ces tracteurs d'ici qui permettent de labourer profond, ce n'est pas un champ, c'est un véritable trésor que j'aurais eu entre les mains. Il suffisait de se baisser pour remplir le boisseau.
- Atanas a raison, dirent en cœur les autres du groupe. Notre blé est de loin de meilleure qualité.
De nouveau, le Sansonnet leva la tête.
- Ne soyez pas injustes, les amis. Le monde qui est devant nous appartient à Dieu. Tout entier... C'est votre âme qui parle ainsi, ce n'est pas votre raison. Que vous me disiez que tout ce qui concerne votre pays natal vous est plus cher, je vous comprends. Comment ne pas le chérir, en effet, nous y avons laissé notre jeunesse, nos chants et nos cœurs...
Lorsque j'étais enfant, continua le même, un jour mon père me mena sur la route qui longe la rivière, et il me dit: "Mon fils, n'abandonne jamais cette terre que tu vois devant toi. Elle sera ton frère, ton amour et ton juge. Regarde cette pierre - il décrocha une pierre qui marquait la lisière: je jette cette pierre sur la route, elle continuera toujours à rouler. Un tel lui donnera un coup de pied, un autre l'enjambera, la pluie la traînera au loin... C'est le sort qui attend tout un chacun qui quitte sa terre natale; là où sa mère a peiné pour lui donner la vie. Ta place est ici, sur cette terre."
Un long silence s'ensuivit. Les paysans avaient oublié leur dispute au sujet de la supériorité de leur blé. Seuls les mots du Sansonnet continuaient à palpiter au-dessus d'eux pareils aux vers luisants dans la ronceraie.
Le premier, Atanas jura en agitant ses larges paumes:
- C'est la vérité même, le Sansonnet, ce que tu dis. Lorsqu'on m'a pris ma terre, j'ai senti une force m'agripper, ici dans la poitrine. Depuis, elle ne me lâche plus. Elle ne me quittera pas, je le sens, tant que je n'aurai pas récupéré mes champs. Mon père, s'il était encore de ce monde, m'aurait maudit en disant: "Comment as-tu pu faire, vaurien, leur donner ton blé, qui a pu te voler tes champs tant que tu avais encore tes bras pour te défendre!" Hélas, le vieux n'aurait jamais compris que ces satanés d'aujourd'hui n'ont pas leur pareil pour te tirer dans le dos et t'envoyer autant de balles que la grêle envoie de grêlons. Je suis tranquille, pourtant, car je suis resté fidèle à son serment. Je lui ai fait son compte, à celui qui accompagné d'un milicien est venu chercher la redevance de blé qu'ils m'avaient imposée... Mon vieux peut dormir en paix maintenant, il n'aura plus honte de moi.
La nuit de juillet de la Lorraine écoutait le parler étranger de ces paysans autour du feu. Lorsque le Sansonnet emboucha la nouvelle flûte destinée au fils du patron, les grillons s'apaisèrent alors que les étoiles se mirent à trembloter encore plus fort au-dessus de la campagne. Elles comprenaient la chanson - à la place des sons elle leur renvoyait des larmes. Des larmes qu'on ne voyait pas, pareilles à celles des exilés se consumant de chagrin à la pensée de leur terre natale.
*
Pleurent les blés de la Lorraine! Au cours de cette saison de moisson, après la chaleur incandescente, personne ne sentait plus la caresse du chant de l'exilé. L'automne dernier il avait commencé à décliner, en plein hiver il avait rendu l'âme dans les bras de ses camarades - ces hommes secs et renfrognés. Ils l'enterrèrent près des champs de blés d'Auguste, et puis se dispersèrent en direction des grandes villes. Les gens d'ici le savaient: sur la tombe fraîche du Sansonnet ils avaient juré de récupérer leurs champs. Et sur le champ du Sansonnet ils avaient décidé d'élever un monument - le monument dédié à la liberté du paysan. C'était la dernière injonction du joueur de flûte: rentrer au plus vite dans leur pays! Et là, vivre en hommes libres sur leur terre, près de la mémoire de leurs pères, ou mourir!
Bientôt, la tombe du Sansonnet se couvrit de fleurs, elle est devenue un vrai monticule. Les fermiers l'appelèrent La tombe du Bulgare. Le fils d'Auguste venait souvent y jouer avec la flûte de roseau, le cadeau du Sansonnet. C'était étrange pourtant, les rossignols avaient l'air de se moquer du jeu du petit. Car le Sansonnet, le maître-joueur de flûte, n'était plus là!
Un vieux Français de la contrée avait l'habitude de dire: "Si le monde devient plus sage et si la raison l'emporte chez l'homme, je n'irai pas rendre visite aux Lieux saints, non. J'irai dans le pays de l'étranger, celui qui est mort de chagrin en rêvant à lui. Avec des paysans comme lui le blé ne peut pas ne pas pousser jusqu'à la poitrine d'homme. Ce sera ma dernière volonté, visiter son pays..."
Un conte était né, celui du joueur de flûte que les fermiers se racontaient autour d'un verre de kirsch, au cours de leurs longues soirées. Et tous les étés les blés tentaient de se surpasser en poussant toujours plus haut. Afin qu'avec leurs épis ils recouvrent la tombe du Sansonnet. La tombe de celui qui avec sa flûte s'employait à les distraire de la canicule d'été. Puis, les épis se penchaient en s'égrenant. Ils s'inclinaient.
Pleuraient les blés de la Lorraine, ils pleuraient...
(Traduit du bulgare par A. B.)
LA VIE DE CHÂTEAU
LA VIE DE CHÂTEAU(Nouvelle)
Anton BÂLGARENSKI
Il est entré comme une tornade, content et fier de son exploit.
Dans une main il tenait une grosse saucisse luisante de graisse qu'on devinait à travers le bout du journal déchiré, alors que son autre main exhibait une énorme miche de pain. De celles qu'on faisait cuire autrefois dans un four chauffé au bois. Dieu seul savait comment et où il avait déniché ces denrées aussi rares par les temps qui courent.
Dieu le savait, peut-être, or il se taisait. Et il faisait bien de demeurer coi. Sinon ces gosses étaient en droit de lui demander pourquoi Il les laissait crever de faim.
- Venez, mes petits, venez, mes poussins! Je sais que vous n'avez rien mangé depuis deux jours. Heureusement que Mango est là, sinon qui prendrait soin de vous?
Élancé et large d'épaules, de type basané, le jeune homme qui venait d'entrer pétait la joie de vivre. C'était Mango (le Gitan) bien connu des enfants des environs. Surtout, depuis qu'il s'était imposé à la bande, Mango était entré dans son rôle de grand frère, de père plutôt pour cette racaille famélique abandonnée à son triste sort.
Enfants de parents divorcés, de parents morts ou de parents qui le sont devenus par accident, quelquefois à contre-coeur, depuis plus de deux ans ces mioches rachitiques se déplaçaient en groupe, ils vivotaient de chapardages et de charité, tantôt à la campagne, tantôt en ville. Certains étaient passés par les orphelinats d'où ils s'étaient évadés, d'autres avaient goûté de bonne heure au doux régime des maisons de redressement. Pour couronner le tout, depuis six mois ils avaient élu domicile, ici, dans cette ancienne bergerie hideuse qui appartenait jadis au kolkhoze, lequel en principe n'existait plus.
La bergerie, une immense pièce ouverte à tous les vents que les enfants appelaient familièrement "Le Château", était en mesure de donner le cafard à tous les Gitans de la terre. Et on sait à quel point les Gitans sont gais et insouciants de nature, comment ils arrivent à oublier toutes les misères du monde.
Quant au Château, on avait volé jusqu'aux tuiles de son toit, jusqu'aux gros blocs de pierre de ses fondations. Tout ce qui avait une valeur et pouvait servir était emporté, partagé entre les anciens responsables, brûlé ou détruit à défaut d'être utilisé.
Comment s'en étonner? Depuis plusieurs années ce pays survivait en dehors du temps et de l'espace. Personne ne se souciait de rien. L'ancien Grand frère et protecteur pataugeait aujourd'hui dans le même marécage d'édification du capitalisme, après avoir brillamment bâti le socialisme. Surtout, il en avait assez à faire avec ses propres mafias pour pouvoir s'occuper de celles de ses anciens amis et protégés.
Au milieu du vaste enclos à moitié couvert, brûlait en permanence un feu toujours ravivé. Les enfants avaient coupé en d'énormes bûches tous les arbres qui poussaient alentour, maintenant ils commençaient à démonter les poutres et les fenêtres de l'aile droite de la bergerie qu'ils jugeaient totalement superflue.
Déguenillés et morveux, dès qu'ils aperçurent Mango, de joie ils se jetèrent sur lui. Ils l'aimaient à la folie, ce grand frère, comme ils l'aimaient! Lorsqu'il disait: "Toi, tu attaques les postes de radio, toi, tu démontes les pneus et les jantes!", aucun d'eux ne se serait permis de discuter ses ordres.
L'hiver avait été rude, cette année-là.
Les tempêtes de neige qui se succédaient balayaient la campagne, elles entassaient la poudreuse en congères qui, par endroits, atteignaient la hauteur de deux mètres. Les routes et les passages des montagnes se trouvaient bloqués, les rivières gelaient. Même les oiseaux de proie avaient du mal à survivre.
La situation dans les villes n'était guère meilleure. Elle était même pire, vu les difficultés qu'éprouve le citadin à se procurer la moindre réserve de pommes de terre ou de carottes que le campagnard arrive tant bien que mal à se constituer.
C'était ainsi partout, d'ailleurs. Le citadin moderne est un prolétaire dans le plein sens du mot. Il ne possède rien, ne dispose d'aucune autonomie: que se soit en matière de nourriture, de chauffage ou d'éclairage, de transport, il dépend de ses semblables, de l'État, de la société. La plus innocente grève ou coupure de courant, et nous voilà tous suspendus au bon vouloir de quelque comité ou collectif anonymes qui décident à notre place, si nous devons nous chauffer, nous éclairer ou nous déplacer.
Dans ce pays en marge de la société, il n'était pas encore question de grève ni de mouvement organisés. Y régnaient, par contre, le chaos et le désordre généralisés. Un journaliste pertinent avait même trouvé la formule. "Pour nous, disait-il, le temps s'est arrêté. Depuis, nous attendons fébrilement, avec impatience... Le malheur est que nous ne savons pas exactement ce que nous attendons."
Curieux, le pays de Mango. Le journaliste en question avait peut-être du mal à s'orienter dans ce dédale innommable, même si d'autres savaient où ils allaient. Leur devise: "Nous d'abord!" portait ses fruits. Qu'ils soient peu nombreux (ou à cause de cela), les nouveaux millionnaires faisaient crever d'envie les honnêtes gens. Ou ceux qui n'avaient pas eu l'opportunité de voler.
Vrais petits loups affamés, les gosses s'étaient rués sur la nourriture que Mango avait apportée, n'ayant pas la patience d'attendre que, comme d'habitude, il la leur partage en parts égales.
Et pendant que lui, muni de son grand couteau à corne, oeuvre de sa propre fabrication, était en train de leur couper de larges tranches, ils chapardaient déjà, qui un bout de pain qui une portion de saucisse. Ils savaient que Mango n'aimait guère leurs manières de maraudeurs, or malgré tout ils recommençaient. Et lui, du dos de son couteau leur administrait de violents coups sur les doigts ou sur les mains qui les faisaient plutôt rire.
Enfin, après avoir mangé, ils se retiraient, repus. Ils avaient avalé si goulûment et si vite qu'ils en réclamaient encore. Hélas! ils savaient que Mango leur avait tout distribué sans rien garder pour lui.
Non que le Gitan fût à jeun. Il mangeait toujours à sa faim, le plus souvent seul et en dehors du "château". Car sous ses apparences d'ours solitaire, il était un fin gastrolâtre. Souvent même, il se payait une bonne bouteille de vin renommée et terminait ses repas par un café turc suivi d'un cognac français. Car dans ce pays on trouvait maintenant de tout - à l'exception de l'argent qui manquait pour la majorité des gens.
Mango aimait bien manger, il n'en avait pas honte. Mais, attention, lorsqu'il s'agissait de faire l'éducation des enfants, il se montrait intraitable. Il estimait que pour leur inculquer l'esprit de solidarité et du devoir, leur apprendre à protéger les petits, il n'y avait que l'exemple qui compte. Lui-même devait donc être celui qui se sacrifie pour les autres.
Rassasiés et la soif étanchée, l'esprit des enfants se mettait à vagabonder. Ils rêvaient. Comme tous les petits du monde, ils tentaient d'imaginer leur vie de demain. Le plus souvent ils se voyaient en grandes personnes célèbres et arrivées, propriétaires de jolies maisons tenant par le bras les plus belles femmes du monde. Naturellement, ils pilotaient toujours de puissantes voitures au moteur vrombissant. Surtout, ils se disaient que jamais leurs enfants à eux ne devaient connaître la vie dégradante qui aujourd'hui était la leur.
- Moi, quand je serai médecin je ne laisserai jamais un enfant souffrir. Sous prétexte que ses parents n'ont pas d'argent pour me payer, quelle honte! disait Guéro, révolté. (C'était le plus petit de la bande.) Je soignerai tous les enfants, sans rien demander. Tour à tour il s'adressait à chacun de ses camarades pour affirmer avec conviction: "C'est dégoûtant de ne pas soigner les pauvres, vous ne trouvez pas?"
Guéro restait traumatisé par la méchante grippe qui venait de le terrasser et qui avait failli l'emporter. Faute de soins, cela se comprend. Pour le sauver, Mango avait fait tout ce qui était humainement possible, et même au-delà. Jour et nuit il l'avait veillé, il l'avait dispensé de l'obligation de démonter, pour deux semaines entières, les postes de radio des voitures. Ses camarades lui cédaient maintenant un peu de leurs parts de nourriture dans l'espoir de le voir se rétablir au plus vite.
- Moi, j'aurai beaucoup d'argent, certifiait la Mouette, la seule fille de la bande. Vous êtes déjà au courant de mes projets, n'est-ce-pas? Je serai une grande chanteuse! Une chanteuse gagne beaucoup d'argent, forcément. Alors je vous inviterai à tous mes concerts. Et même, lorsque je serai à Paris ou à New York, je vous enverrai mon avion personnel pour venir vous chercher.
- Moi, je préfère la voiture. Envoi-moi ta Cadillac à la place de ton avion! suppliait Stoïan, un malingre garçonnet au pantalon rapiécé.
- Une voiture? Et comment ferais-tu pour traverser la mer? posait, perplexe, la question un grand échalas qui se prénommait Hasan. Passe encore pour aller à Paris, mais à New York? Tu ne le sais peut-être pas, mais pour arriver en Amérique il te faut passer par la grande mer qui s'appelle l'océan?
- Ah, bon! il faut traverser la mer pour aller en Amérique? demandait Stoïan, qui avait du mal à situer cette sacrée Amérique.
- Bien sûr qu'il y a la mer, répondirent tous en choeur. Et même, une très grande mer!
- Alors si je n'ai pas le choix, je prendrai l'avion, d'accord. Mais j'ai la trouille, comme j'ai la trouille! En se tournant vers la future chanteuse: Tu iras doucement avec ton avion, dis? Tu me le promets?
- Mais oui, j'irai doucement, promettait la Mouette. Pour toi je suis prête à tout. Elle l'embrassa sur le front: tu es un gentil petit garçon, je t'aime beaucoup, tu sais bien.
- Moi, je serai un homme d'affaires, intervint à son tour Vlado. Mais vraiment, un gros homme d'affaires! J'achèterai et je vendrai, j'achèterai et je vendrai - tout ce que je trouverai sur le marché. Des pommes et des poires, du blé et du coca-cola, de la bière, des fringues. Tout, quoi. Je ne demanderai qu'un petit pourcentage, juste de quoi payer mes ouvriers... Et un peu pour moi, cela va de soi.
À son tour, Ivan le Manchot s'enhardissait à prendre la parole. D'habitude taciturne, il osait enfin livrer ses rêves d'enfant ayant grandi dans le ruisseau.
- Pfu! des fringues et du blé! disait-il avec mépris. Mais il te faudrait des camions et des bateaux pour transporter ta marchandise! Alors que moi j'ai trouvé autre chose qui est beaucoup plus facile à emporter. Et surtout, plus rentable. Oui, monsieur, mon commerce à moi sera vraiment lucratif!
- Et quel sera ton commerce, s'il te plaît?
- Je vendrai de l'or et des dollars!
- De l'or et des dollars?
- Oui. C'est d'une simplicité inouïe! Tu prends une grande valise, te la bourre d'or et de paquets de dollars, et tu vends. Des dollars tout neufs qui sortent de la banque! Un coup, et le tour est joué!
- Et à qui les vendrais-tu, tes dollars et ton or?
- Mais à ceux qui ont beaucoup d'argent, naturellement. Pas aux gueux comme toi.
Pendant ce temps, Mango digérait. Il écoutait vaguement la conversation des gosses, et il souriait. Dommage que notre enfance soit si brève.
Le Gitan aimait particulièrement ces moments paisibles où, après avoir nourri sa famille, étendu sur son grabat il se reposait. Alors pour ne pas le réveiller, les enfants se mettaient à chuchoter. Par gratitude pour lui, mais aussi par peur. Car Mango avait la main lourde, plus d'un avait éprouvé sur son dos les bienfaits de ses colères homériques.
Le Gitan avait une seule règle dans la vie qu'il s'appliquait strictement et sans concession. Il l'imposait à toute la bande aussi, sans exception: travailler dur en semaine, mais se reposer le dimanche! "Le dimanche est fait pour le repos, disait-il. Comment voulez-vous être en forme le lundi suivant pour démonter les voitures, si vous travaillez le dimanche?"
Les enfants obéissaient. Même s'ils trouvaient qu'à leur âge ils n'avaient pas besoin de se reposer. Parfois ils se révoltaient (dans leur for intérieur), or ils finissaient toujours par s'incliner.
Aujourd'hui, on était dimanche.
Mango était donc en pleine sieste, une sieste bien méritée. C'était un moment de grande félicité pour lui qu'il chérissait entre tout. Après avoir travaillé dur pour écouler la marchandise que les enfants lui apportaient: postes de radio, pneus, portières, moteurs et autres pièces qu'il entassait dans un endroit connu de lui seul et du petit Guéro, il se couchait sur son vieux matelas crasseux, et il s'endormait. Il était capable de dormir n'importe où, n'importe quand. Lorsque l'heure de la sieste approchait, il retombait dans une vague somnolence d'où seul un sommeil réparateur arrivait à le sortir.
Maintenant Mango dormait, or les enfants en avaient assez de parler bas comme à l'église. D'autant que dehors la tempête s'était calmée et qu'un soleil craintif tentait de percer la légère couche de nuages bariolés.
- Et si on sortait pour parler? proposait la Mouette. Nous y serions beaucoup plus à l'aise. Et puis, nous ne risquons pas de réveiller Mango.
Ils enfilèrent en vitesse qui un vieux chandail qui une veste raflés à gauche et à droite, chaussèrent leurs pieds nus dans des sabots ou des chaussures éculées, et sortirent à la queue leu leu. L'air froid pinçait encore, même si le printemps n'était plus loin. Comme de vrais pans d'une immense chemise déchirée, les mêmes nuages s'accrochaient avec désespoir aux mamelles des pics. Le soleil se couchait dans un gigantesque voile rouge or.
Parce que le petit Guéro toussait encore, la Mouette se crut en droit de l'obliger à réintégrer le Château. Peine perdue. Il en avait assez d'être considéré comme un petit à qui tout le monde se permet de donner des ordres!
- Non, je ne bougerai pas d'ici, disait Guéro, ferme. Mango a confiance en moi, il me confie des secrets qu'il ne vous confie même pas à vous. Ce qui prouve que je suis grand. Je reste! dit-il, en tapant du pied.
Et il continua longtemps à jaspiner et à marmonner à voix basse. Jusqu'à quand serait-il traité comme un enfant!
- Alors, reste, si tu veux, dit la Mouette, excédée. Tant pis pour toi, si tu attrapes froid. En attendant, ferme-la!
Les enfants avaient envie de "travailler". Aujourd'hui, ils voulaient apporter quelque chose de vraiment important à Mango. Car il le méritait bien, leur grand frère. Mais voilà: Mango leur interdisait de travailler le dimanche!
- Mango n'en saura rien, dit Hasan qui était "pour". Nous cacherons ce que nous aurons volé aujourd'hui, et nous le lui remettrons demain. De cette façon, notre journée d'aujourd'hui ne serait pas perdue.
- Tu crois? demanda la Mouette, déjà convaincue.
- Je ne crois pas, j'en suis sûr. Mais vous jurez de ne rien dire?
- Nous le jurons! répondirent les enfants d'une seule voix.
- Un grand coup, je veux faire un grand coup! Un coup qui nous rendra tous riches. Et puis, basta! La belle vie et les palaces pour nous!
Parlait Vlado qui était persuadé que cette journée allait leur porter bonheur. Une idée lui trottait dans la tête, une idée de génie. Alors il proposa de sortir sur la route.
Lorsqu'ils furent dehors, ils décidèrent que chacun devait faire une proposition pour rentabiliser le dimanche. Alors quelqu'un proposa d'aller rafler la caisse du casino tout proche, un autre suggéra de mettre la main sur les économies de la vieille Maria qui, pourtant, leur préparait souvent à manger, un troisième pensait que le supermarché situé à deux kilomètres d'ici ne serait pas difficile à dévaliser.
Les autres hésitaient, seul Vlado disait toujours "non" de la tête.
- Mais, enfin! Tu dis toujours non, et tu ne proposes rien! dit Hasan, agacé par ses airs d'homme qui s'imagine avoir les meilleures idées du monde.
- Si, j'ai mon idée, dit enfin Vlado.
Et il l'exposa brièvement. Il proposait d'arrêter la première voiture de touristes qui passe par ici, sur la route. Mais surtout, une voiture de touristes étrangers. Car tout le monde sait que les touristes étrangers sont riches, sinon comment feraient-ils pour se payer d'aussi belles vacances? Son idée? Quelqu'un du groupe se coucherait sur la route pour obliger les touristes à s'arrêter, et c'est tout. La Mouette, par exemple? On dévalise les gens riches, on leur prend tout, y compris leurs bagues et leurs montres en or. Tout! je vous dis!
"Une affaire simple et rentable, mes frères! Un peu de courage, et beaucoup de baraka. Voilà! À nous la belle vie!"
Trouvant l'idée de Vlado facile à réaliser, ils se postèrent à côté de la route, et ils attendirent. Un bon moment.
Enfin, une Mercedes. Portant le numéro d'immatriculation d'un autochtone. De ceux que la bande détestait le plus. Car ils appartenaient à la nouvelle-ancienne classe dirigeante, un ramassis de voleurs arrogants et sans scrupules.
- Quelle chance nous avons, mes amis, quelle chance! jubilait Vlado.
D'après leur plan, la Mouette devait se coucher à travers la chaussée afin d'obliger la voiture de stopper. Cinquante mètres plus loin, les autres avaient dressé un barrage de plusieurs grosses pierres, au cas où le chauffeur tenterait de passer outre leur injonction.
La voiture arrivait à toute allure.
- Dépêche-toi, dépêche-toi, la Mouette! crièrent les garçons. Couche-toi là, au milieu!
La fille eut tout juste le temps de s'étendre sur la terre glacée. Déjà le bolide approchait. On avait même l'impression qu'il accélérait.
- Mais ne va-t-il pas s'arrêter, cet imbécile! Il va l'écraser! crièrent tous, épouvantés.
Le chauffeur (qui en réalité était le garde du corps, ou les deux à la fois, on le sut plus tard) et son compagnon (un "businessman" important au ventre proéminent), avaient bien vu l'enfant au milieu de la route. Ils avaient également aperçu ses petits camarades postés plus loin qui les guettaient. Et parce qu'ils avaient vu, ils avaient compris. C'était un traquenard, un guet-apens. On en voulait à leur argent, à leur vie. Ce genre "d'accidents" se produisant fréquemment, il ne fallait pas s'arrêter. Sous aucun prétexte, surtout pas! La police elle-même s'avouait impuissante devant de tels méfaits.
- Qu'est-ce que je fais? demanda le chauffeur, mort de peur.
- Mais tu passes, bon sang, il n'y a pas à hésiter! Écrase-moi cette merde-là! dit l'autre, ouvrant la boîte à gants pour saisir son pistolet. À tout hasard.
Le chauffeur ne se le fit pas dire deux fois. Il poussa le moteur au maximum, et écrasa "la merde" roulée en boule. On n'entendit qu'un bruit mat et flasque. Même pas un cri, pas une plainte.
Lorsque la bande comprit, la Mouette gisait devant eux, étrangement aplatie et les bras en croix. Un peu de sang avait giclée de sa tête écrabouillée. C'était tout ce qui restait d'elle!
Sans ralentir du tout, le chauffard se serait sauvé si le deuxième barrage ne l'avait pas arrêté net. Désarçonné par le choc, dérouté par le nouvel obstacle, il perdit le contrôle de son véhicule qui alla s'écraser avec fracas dans le caniveau, dix mètres plus bas. Après avoir fait plusieurs tonneaux, la voiture s'immobilisa enfin sur le toit, ses deux passagers suspendus en l'air.
Fous de douleur et de rage, les enfants se précipitèrent sur la Mouette. Déjà le petit Guéro essayait de la soulever. Or tel un pantin désarticulé, le corps de la petite restait étrangement inerte.
- Lève-toi, la Mouette, lève-toi, ne me laisse pas seul... Et l'avion que tu devais nous envoyer pour venir t'applaudir à tes concerts, et la belle maison que nous devions habiter, tous ensemble. L'as-tu oublié, la Mouette?...
Il lui disait encore beaucoup de choses qu'on avait du mal à comprendre à travers ses larmes et sa voix étranglée par les pleurs.
Les plus grands laissèrent Guéro s'occuper de la morte. Eux, ils allaient voir les deux chauffards dans leur voiture accidentée. Ces imbéciles devaient payer, ils allaient payer. Pourvu seulement qu'ils ne soient pas morts!
Les enfants descendirent dans le ravin. Empêtrés dans leurs ceintures, le businessman et son garde du corps continuaient à gigoter désespérément. Apparemment, ils étaient bien vivants.
Lorsqu'il aperçut les enfants, le bonhomme au ventre respectable se mit à crier à travers la vitre cassée:
- Eh, les petits, venez nous délivrer. Je vous donnerai beaucoup d'argent, si vous nous sauvez la vie.
- Combien? demanda Vlado, qui ne perdait jamais le Nord.
- Beaucoup.
- Des dollars?
- Des dollars aussi, si vous voulez. Mais venez vite nous sortir d'ici. Nous étouffons.
Les enfants se consultèrent un instant. De toute façon, il fallait mettre Mango au courant. Alors Ivan courut le prévenir.
D'habitude lent dans ses réflexes, lorsqu'il comprit que la Mouette s'était fait écraser sur la route Mango sauta de son grabat et courut à la remise. Muni d'une grosse manivelle récupérée sur une voiture sans âge, en quelques secondes il fut sur la route. De là, il dégringola auprès de la bande dans le ravin.
- Où sont les salopards qui ont écrasé la petite? C'est ces deux-là? Laissez-les moi maintenant, allez-vous en, tous! Laissez-moi régler leur compte!
Ne se dominant plus, il cognait sur la voiture dont la seule vitre intacte vola en éclats. Morts de peur, les deux hommes accidentés crurent leur dernière heure arrivée.
- Allez-vous-en! cria de nouveau Mango aux enfants qui restaient là, pétrifiés. Ces derniers se retirèrent sur la chaussée d'où ils continuaient à observer la scène.
Enfin, Mango se calma. Il entreprit de casser méthodiquement les portières dans le but de libérer les chauffards. Avec son couteau il coupa leurs ceintures de sécurité. Par bonheur (ou pour leur malheur), aucun d'eux n'était sérieusement blessé.
- Ne nous tuez pas! Nous vous en supplions, nous ne l'avons pas fait exprès, disaient ces derniers, tout en essayant de s'extraire de la voiture. Je vous donnerai beaucoup d'argent! ajouta l'homme d'affaires.
Ils étaient enfin debout, devant lui. Le businessman et son garde du corps. Le visage en sang, le coeur serré. Mais tout à fait conscients du danger qui les guettait.
- Comment s'est arrivé? demanda Mango, anéanti par la douleur.
Le gros commerçant lui raconta tout. La frousse bestiale qui l'avait saisi lorsqu'il avait vu les enfants postés sur le bord de la route, la fille couchée en travers. Le piège, quoi.
- Vous comprenez, j'ai paniqué et je dis à mon chauffeur de passer... C'était votre fille?
Mango ne dit rien. Il n'avait pas entendu.
- C'était votre fille?
- Qui? La Mouette? C'était plus que ma fille.
- J'en suis désolé. Je peux vous donner beaucoup d'argent...
Un mot malheureux, un mot de trop. Mango leva la manivelle. Dans un geste lent qui n'en finissait pas, il se préparait à frapper. Son bras en l'air, il réfléchit. Interminables, plusieurs secondes s'écoulèrent... Puis il respira profondément, et rabaissa la manivelle.
- Foutez le camp d'ici! dit-il aux deux hommes. Vite! Que je ne vous voie plus!
- Oui, monsieur, tout de suite!
Lorsqu'il remonta sur la chaussée, Vlado à son tour lui posa la question: Pourquoi n'avait-il pas pris l'argent? Pour toute réponse, l'enfant reçut une telle gifle qui le fit se retourner sur place.
Le Gitan prit dans ses bras le corps de la petite en bouillie, et il se mit à sangloter.
Aujourd'hui, on était dimanche. Le jour du Seigneur.
Ah! si les enfants l'avaient écouté! Ils savaient bien que le dimanche est un jour de repos!