ENTRE L'OMBRE ET LA LUMIÈRE*
ENTRE L'OMBRE ET LA LUMIÈRE*
Sylvie VARTAN
(Extraits)
"Quand je pense à mes premiers pas, en Bulgarie, il me semble que jamais enfant ne fut plus heureux de découvrir le monde. Et pourtant, jamais le monde n'avait été plongé dans un tel malheur. Je suis née le 15 août 1944. Des côtes de la Manche à la mer Noire, toute l'Europe était alors à feu et à sang. Nous-mêmes avions dû fuir Sofia bombardée par les Américains. Mon père nous avait installés dans un village de montagne, mais lui continuait à travailler chaque jour de la semaine, et il ne nous rejoignait que le week-end. Mes parents survivaient difficilement, et cependant je n'ai plus le souvenir d'un accablement quelconque, comme si leur confiance en eux-mêmes, en l'avenir, avait fait écran au désastre qui nous menaçait.
"Ils avaient trente ans en 1944. J'ai sous les yeux une photo qui les représente en maillot de bain chastement enlacés, sur un fond de cascade. Papa est grave, maman est lumineuse. Ils ont la beauté éthérée des anges, et l'on devine que toutes les flammes de l'enfer ne suffiraient pas à détruire ce qui les unit. La photo doit dater d'une année peut-être avant ma naissance. Ils se baignaient dans l'Isker, la rivière qui traverse le village de Lakatnik où mon père avait mis les siens à l'abri des bombardements. Les siens, je veux dire ses parents, sa femme et mon frère Eddie.
"Ce sont ces visages que j'ai découverts de mon berceau au milieu de l'été 1944. Ceux de Slava et Robert Vartan, mes grands-parents, celui de ma mère, Ilona, baigné de cette grâce particulière qui m'a fait aimer la vie malgré l'horreur du moment, celui de mon père, Georges, sombre et romantique, celui d'Eddie, enfin, de sept ans mon aîné. Pour être tout à fait complète, je dois ajouter les visages des Brin, la famille qui partageait notre maison de Lakatnik et qui n'allait pas cesser d'accompagner mon enfance: Mia, André, leur fille Janine, alors âgée de deux ans.
"Papa et André Brink s'étaient rencontrés au lycée français de Sofia, bien avant la guerre. Puis chacun s'était marié, et ils s'étaient perdus de vue quant ils se croisèrent sous les bombardements, cherchant l'un et l'autre un refuge pour leur famille.
"Maman et Mia Brink, qui ne se connaissaient pas, devinrent comme des soeurs, et le demeurent aujourd'hui, à quatre-vingt-dix ans. Elles durent se débrouiller pour se procurer de quoi nourrir tout le monde, et en particulier la petite Janine qui, au début de l'exil, avait à peine un an. L'inquiétude et les difficultés les rapprochèrent. Elles vivaient loin de leurs maris toute la semaine, soutenues par le seul homme de la maison, mon grand-père, qui, une ou deux fois par jour, devait descendre jusqu'au village par un sentier escarpé pour en remonter à dos d'homme l'eau potable de toute la maison. Papa et oncle André arrivaient le samedi, par le train de Sofia, rapportant ce qu'ils pouvaient pour alimenter la cuisine. Par l'un de ces hasards curieux de la vie, ils exerçaient l'un et l'autre le même métier - responsables des relations avec la presse - mon père à la légation de France, André Brink, qui est hollandais, à la légation des Pays-Bas.
"Puis maman se trouva enceinte de moi, et Mia fut à ses cotés pour la soulager et préparer l'événement. Où allait-elle accoucher? Cela les préoccupa tous. Pour Eddie, maman était restée chez elle, à Sofia, et une sage-femme était venue. On ne pouvait pas renouveler l'opération dans cette maison de montagne qui n'avait pas le confort. Ils découvrirent alors un petit centre hospitalier, "l'hôpital des ouvriers", à Iskretz, un village situé à une dizaine de kilomètres de Lakatnik, et il fut entendu que je viendrais au monde dans ce coin oublié de la guerre."
"Sous le joug" - c'est le titre du film - évoque le poids de l'occupation turque en Bulgarie. Je suis une enfant parmi tant d'autres dans une classe d'école, et mon intervention se limite à lever la main et à dire: "Moi, moi, moi", pour réclamer la parole, mais peu importe, je prends mon rôle très au sérieux. On va donc me maquiller, m'habiller en costume d'époque, une chasuble de gros drap gris et rugueux, qui pique ma peau mais je ne sens rien, et me chausser d'incroyables sandales au bout retroussé, des tzarvoulis, qui me serrent terriblement mais il ne me vient pas à l'esprit de me plaindre. Mais voilà transformée en petite paysanne, je n'en crois pas mes yeux, cette métamorphose m'enchante et me remplit d'une joie violente. Je suis sûre que maman ne me reconnaîtrait pas. Je crois tellement à mon rôle que le comédien qui joue le surveillant de classe, un occupant turc, chaussé de bottes et flanqué d'un fouet, me terrorise véritablement. Même entre les scènes, je tremble s'il m'arrive de le croiser.
"Le tournage a lieu à Koprivstitsa, loin de Sofia, et pour la première fois je vais donc être séparée de ma mère durant trois semaines, mais ça m'est presque égal tant je suis heureuse. Plus tard, repensant à mon engouement, à la passion avec laquelle je me suis jetée dans ce film, je comprendrai que le cinéma tient une place particulière dans ma vie, entre la vocation et la passion éternellement inassouvie. Mon immense déception de n'avoir pas pu interpréter l'ours dans Boucle d'or, deux ans plus tôt, m'avait déjà alertée sur cette étrange attirance pour la scène, les costumes, et le délicieux vertige d'entrer dans la peau d'un autre...
"Maman avait dû vendre sa montre pour venir me voir sur le tournage, et cela m'avait fait tellement de peine que je m'étais promis de lui offrir une autre avec mon cachet, mon premier cachet "d'artiste", de "comédienne". Mais je n'étais pas encore de taille à lui tenir tête, et c'est elle qui décida que cet argent devait servir à m'acheter des chaussures. Pas n'importe quelles chaussures, mais de lourdes bottines marron à peu près aussi féminines que les bottes de Staline! "Il faut que tu aies des souliers montants jusqu'à sept ans, prétendait-elle, sinon tu n'auras pas de belles jambes, elles seront toutes tordues." Ces bottines affreuses devaient me suivre en France, où je découvris, à ma grande honte, que les filles de mon âge portaient d'élégantes chaussures basses..."
"Le départ de Bulgarie - "Je n'ai qu'un très lointain souvenir des premières heures de voyage. On était encore en Bulgarie, et mes parents tentaient de nous dissimuler l'angoisse qui leur écrasait le cœur. Ils craignaient d'être arrêtés à la frontière, sous un prétexte quelconque, et jetés en prison. On était en 1952, Staline était toujours vivant, plus personne n'avait le droit de quitter le pays, et beaucoup de ceux qui tentaient de fuir, en se cachant sous les trains notamment, étaient abattus ou lourdement condamnés.
"Maman: "Arrivé à la frontière avec la Yougoslavie, le train s'est arrêté. Ils sont entrés brutalement dans notre compartiment, et ils ont dit: "Les femmes d'un côté, les hommes de l'autre." J'ai pensé: Ça y est, ils nous séparent, c'est fini... Quand ils ont emmené ton père et Eddie, j'étais morte. Toi et moi, ils nous ont gardées dans le compartiment et ils ont commencé à tout retourner. Ils ont ouvert les boulettes de viande qu'avait préparées ta grand-mère, le pain, le fromage, ils ont tout mis en miettes pour voir si on ne cachait rien. Toi, tu avais deux petites nattes, ils les ont défaites, ils ont fouillé dans tes cheveux. Après, ils ont vidé la malle en osier. J'avais un livre de poèmes en français, un cadeau de ton grand-père, ils ont déchiré toutes les pages et ils ne m'ont rendu que la couverture. J'avais aussi des desseins et des peintures de ton père, et nos quelques photos, bien sûr, nos photos de mariage, et celles de vous petits. Ils ont tout pris, tout emporté. Un qui était peut-être un peu plus humain que les autres a dû voir la peine que ça me faisait parce qu'il a dit: "Tous ces documents doivent passer par le ministère. Si le ministère met un coup de tampon au dos, vous pourrez les récupérer. Donnez-moi une adresse à Sofia, on vous les renverra." J'ai donné l'adresse de ton grand-père. Enfin, une heure plus tard, ton père et Eddie ont été ramenés, et le train est reparti. Cette fois, nous étions sauvés."
"J'ai cette image de maman sanglotant éperdument dans les bras de papa quand les policiers nous abandonnent. Maman qui pour une fois se laisse aller. Et Eddie qui se détourne, blême.
"A Belgrade, tout se passe comme prévu. L'ami de l'oncle André retrouve papa et lui remet de l'argent. Puis le train repart. D'autres voyageurs sont montés, papa et maman respirent plus librement, ils sourient, nous nous endormons."
L'arrivée à Paris - "C'était le 1 décembre 1952, aux premières heures de la matinée. Il pleuvait sur la gare de Lyon, mais il aurait pu tomber du mazout que nous aurions trouvé Paris magnifique! Maman resplendissait en dépit de la fatigue, et papa souriait. Oui, papa souriait, malgré la pluie dehors, malgré le froid, malgré la bousculade sur le quai. On sentait que c'était un sourire de l'intérieur, un sourire qui venait de loin et qui le transportait. Il avait gagné, ce petit bonhomme, mon papa, il avait sorti les siens du plus sombre des mondes au prix de deux années de misères, d'acharnement, de courage, et maintenant il regardait s'écouler la foule autour de nous avec cet air extatique des évadés, des miraculés. Qu'est-ce qu'il en avait à faire que nous n'ayons plus de maison, que nous n'ayons plus rien véritablement sur la terre que notre malle en osier, puisque nous étions là, tous les quatre, vivants?
"Comme nous ne bougions pas, maman a tourné les yeux vers lui, un peu surprise certainement, et juste une seconde ils se sont touché la main dans le vacarme ahurissant des haut-parleurs et des jets de vapeur. Et puis nous nous sommes emparés de la malle et nous avons marché vers la sortie.
"Maman dit qu'un ami de papa nous attendait, mais j'ai tout oublié de cet homme. En revanche, je vois papa nous entraîner vers un café, et je me rappelle mon éblouissement en pénétrant dans la grande salle illuminée et chaude. C'est Noël, la pièce croule sous les décorations, les guirlandes, et dans un coin, un sapin étincelle. C'est dans ce coin-là que nous nous attablons, subjugués. Maman a le souvenir d'avoir connu une telle gaieté à Sofia, mais Eddie et moi n'avons jamais vu tant de lumière. Et puis les gens interpellent les serveurs, ils vont et viennent, ils parlent fort, ils n'ont pas peur. C'est donc comme cela, la France? Et même quand deux hommes en uniforme entrent dans le café, ils continuent de rire et de crier.
"Papa nous commande des croissants et des cafés crème. Des croissants! Désormais, Paris aura le goût onctueux de la pâte feuilletée trempée dans le café crème. C'est ensuite seulement, le ventre plein, repus, que nous prenons le temps de mieux observer tant de richesse, tant de bonheur étalé. Ici, tout semble exister à profusion, et le symbole de cette abondance, ce sont pour nous ces oranges qui pendent aux branches de l'arbre de Noël. Des oranges, je n'en ai mangé qu'à l'ambassade de France! Ce fruit, c'est un trésor. Et là, c'est encore mieux d'une certaine façon, car ce sont des oranges faites de bonbons acidulés en forme de quartier et offertes à la convoitise des enfants comme des promesses de douceur...
"Maman: "En sortant du café, l'ami de ton père nous a conduits à l'hôtel. Par chance, il y avait une cheminée dans notre chambre. Je suis aussitôt ressortie, j'ai ramassé sur le trottoir une branche de pin et je suis allée acheter quelques bougies à Uniprix. En rentrant, j'ai installé ma petite branche sur la cheminée avec les bougies. J'étais si heureuse! C'est comme ça que le soir nous avons fêté tous les quatre notre premier Noël de liberté."
"Le lion d'argent, où nous passons nos premières nuits, est un hôtel deux étoiles du quartier des Halles, beaucoup trop luxueux pour nous en réalité. Mes parents n'ont que mille francs de l'époque pour reconstruire notre vie, et papa n'est pas assuré de trouver rapidement du travail. Assez vite, il se met donc en quête d'un hôtel moins cher, et c'est comme cela que nous emménageons, au début de l'année 1953, à hôtel d'Angleterre, rue Montmartre, dans le quarter des Halles également, où nous allons vivre quatre ans."
Vers la gloire; le premier disque - "Le disque sort chez Decca au mois de juin 1961. Une pochette rouge entièrement barrée du nom de Frankie Jordan écrit en énormes lettres capitales noires. Cependant, dans le O de Jordan, on a ajouté en capitales blanches minuscules, à la verticale par la force des choses: "Et Sylvie Vartan". C'est la première fois que je vois mon nom écrit autre part que sur une copie ou un livre de classe...
"Cet été-là, j'avais décidé de travailler en juillet pour m'offrir un collier de grosses boules turquoises que j'avais repéré dans la galerie des Champs-Elysées et qui était hors de prix (ce collier devait avoir plus tard les honneurs de Salut les copains à travers une photo demeurée symbolique de notre génération: on y voit Johnny Halliday tenant par le cou Françoise Hardy d'un coté, et moi de l'autre, le teint illuminé par mes boules turquoise). Eddie m'avait donc fait embaucher comme vendeuse chez le plus gros disquaire des Champs-Elysées, Sinfonia. C'est là que je découvre que Panne d'essence est entré au palmarès des meilleurs ventes au coté, notamment, des Enfants du Pirée de Mélina Mercouri. Comme ma photo ne figure pas sur la pochette, je n'ai aucune honte à en vendre plusieurs dizaines par jour, voire plusieurs centaines, en particulier aux touristes américaines qui me réclament les "top ten" en France."
* * * - "Le formidable imprésario dont je parle, c'est Johnny Stark. Stark nous avait pris sous son aile, Johnny et moi. C'était un seigneur, un homme magnifique, nettement plus âgé que nous, intelligent, élégant, et qui nous adorait. Pour Johnny, il était le père qu'il n'avait pas eu. Johnny écoutait Stark avec respect, affection, heureux être pris en main, soutenu, guidé.
"Stark avait beaucoup d'ambition pour nous, une vision précise de nos carrières, et, au préalable, il voulait nous isoler des autres chanteurs. Quand on nous plaçait dans le même panier que les yéyés, il était furieux. Il veillait à ce qu'on se démarque des autres, à ce qu'on n'aille pas aux mêmes endroits. Par exemple, si Eddie Mitchell et les Chaussettes noires acceptaient de se produire sur telle ou telle scène, il disait à Johnny de ne pas y aller. Dans son esprit, nous devions sans cesse nous distinguer du peloton, nous tenir ailleurs et, de préférence, au-dessus. "Et pourquoi nous gagnerons? nous répétait-il sans arrêt. Parce que nous sommes les plus forts!" En fonction de quoi il nous remplissait nos agendas, nous étions en permanence surbookés, sur la brèche du matin au soir, sans une minute pour souffler. On travaillait, oui, on n'avait pas le loisir de se poser de questions..."
"Mon mariage avec Johnny. - Je l'avais rêvé confidentiel, intime, plein d'émotion, de gestes tendres, à l'image de notre amour qui se fichait bien des paillettes, du show-biz, même si à longueur de pages des journalistes glosaient sur nous. Il devait être célébré dans la petite église de Loconville, devenu le berceau des Vartan, en présence de mes parents, d'une poignée d'amis très proches et... de ma grand-mère paternelle. Après des mois de démarches, la sachant seule depuis la mort de mon cher grand-père, papa était enfin parvenu à la faire sortir de Bulgarie. Sa présence à notre mariage était un événement qui nécessitait à lui seul que l'on se retrouvât entre nous.
"Mes parents n'avaient pas épargné leur peine pour garder le secret. Ils avaient obtenu que les bans ne soient publiés qu'au tout dernier moment, exceptionnellement, et ils s'étaient arrangés pour s'adresser à des fournisseurs qui ne nous connaissaient pas suffisamment pour établir un lien quelconque avec Johnny et moi. Ils se faisaient une joie de cette fête familiale. Ils avaient petit à petit découvert Johnny, sa sensibilité, ses forces et ses faiblesses, et maintenant ils l'aimaient comme un second fils. Je crois qu'ils étaient sincèrement heureux de notre mariage, en dépit du tourbillon qu'ils pressentaient autour de nous, et qui leur faisait un peu peur...
"Oui, je l'avais rêvé comme un moment familial fondateur. Un de ces moments où l'on prend le temps de refaire le chemin parcouru depuis l'enfance, depuis Sofia, depuis la gare de Lyon le 24 décembre 1952, où l'on prend le temps de se dire enfin combien on s'aime, le temps aussi d'ébaucher l'avenir tel qu'on aimerait qu'il soit... A présent, papa ne pouvait plus marcher sans sa canne, et le sourire fragile qu'il arborait, comme pour nous persuader qu'il allait bien, me serrait le cœur. ..C'était le lundi 12 avril 1965..."
* ) - Entre l'ombre et la lumière, de Sylvie Vartan, Editions XO, Paris 2004.